La question est toute simple, et pourtant les réponses sont variées, étonnantes, et déterminantes. Appréhender les réponses possibles à cette question (et à une ou deux autres) équivaut à comprendre comment et pourquoi les grands courants pédagogiques sont nés et se sont développés.

-« A quoi sert un marteau ?
-A planter un clou. »

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A quoi sert un livre ? A se faire un chapeau. © yuryimaging - Fotolia.com

A quoi sert un livre ? A se faire un chapeau.
© yuryimaging – Fotolia.com

 

-« A quoi sert l’école ?
-Vous me demandez mon avis personnel ? »

Ah, nous y voilà.
C’est une question – disons plutôt une interrogation – qui est certainement à l’origine de la plupart des courants pédagogiques modernes, et qui explique pourquoi les différents interlocuteurs ont tant de mal à s’entendre.

« A quoi sert l’école ? » Mais qu’elle est bête cette question, pourrait-on penser de prime abord.

Philo

« Bête » ? Disons plutôt « simple », comme toutes les questions philosophiques profondes qui ont fait chauffer les cervelles des penseurs depuis que l’homme a pris conscience de lui-même :

« Qui suis-je ? »
« Qu’est-ce que la liberté ? »
« Qu’est-ce que l’homme ? »
« Comment apprendre à vivre ? »
Etc…

C’est en répondant à ces questions à leur manière que certains se sont fait un nom (Aristote, Kant, Nietzsche etc…).

…Et c’est en se faisant un nom que certains – le plus célèbre d’entre eux étant peut-être Karl Marx – ont provoqué l’avènement de courants politiques importants qui ont bouleversé la face du monde…

Se poser une question simple est donc loin d’être un acte anodin.

« A quoi sert l’école ? »

Si vous êtes au fait des différentes tendances pédagogiques, vous comprenez immédiatement la portée et les conséquences de cette question.

Si vous ne connaissez pas ces différents courants, vous allez (presque) tout comprendre dans quelques instants.

Une feuille, un papier

Tout d’abord, je vous propose de vous arrêter momentanément de lire cet article, de prendre une feuille de papier et un crayon, de réfléchir un petit peu, et de répondre vous-mêmes à cette question. Répondez en tenant compte uniquement de votre propre opinion, profonde, presque instinctive…

Prenez votre temps, je ne bouge pas…

sablier

…Ca y est ?

Je l’ai posée à plusieurs enseignants, soit directement, soit par mail, soit via la page Facebook de Tilékol.

Je m’attendais à avoir une grande diversité de réponses, et j’avoue que je n’ai pas été déçu.

Voici un petit florilège. A chaque paragraphe, c’est un interlocuteur différent qui répond. Etant donné que certains ont demandé l’anomymat, je l’ai accordé à tout le monde 🙂

  • « Ca sert à apprendre ».
  • « En premier lieu, à sortir du milieu familial pour vivre des expériences de « vivre ensemble » avec des personnes de son âge.
    Se confronter à des adultes qui ont une approche différente de celle des parents. »
  • « Personnellement, je pense que l’école est là pour instruire tous les élèves, c’est-à-dire leur donner les connaissances, habiletés et comportements qui leur permettront de trouver leur place dans la société, de penser de manière autonome et de devenir des citoyens libres et éclairés. Il faut souligner qu’elle doit s’adresser à tous les élèves et avoir les mêmes ambitions pour tous quels que soient leurs milieux sociaux d’origine. L’école doit être capable d’instruire aussi bien ceux issus de milieux culturellement favorisés et ceux issus de milieux défavorisés. Ceux que les parents peuvent aider et ceux que les parents ne peuvent pas aider. » (Extraits de la réponse)
  •  » A grandir dans sa tête, à se faire des copains, à apprendre des choses, » aller au boulot comme papa et maman  » dixit un petit loup de 4 ans » même si des fois c’est mieux à la maison  » « .
  • « On m’a toujours dit que l’école servait à apprendre, à « prendre » des connaissances pour évoluer, grandir, se cultiver et peut-être s’en resservir plus tard. Ce qu’on apprend nous aide aussi à apprendre des choses plus compliquées encore. Et c’est vrai que l’école permet de faire de belles rencontres, quand on est enfant et aussi quand on est enseignant… »
  • « A comprendre le fonctionnement de la vie en communauté. »
  • « L’école sert à transmettre des savoirs, des valeurs, à échanger, à discuter, à construire des apprentissages ».
  • « L’école sert à devenir libre ».
  • « A se rendre compte qu’on est capable de faire quelque chose de bien même quand dans la famille on vous fait croire le contraire. Entre autres. »

Comme vous pouvez le constater, les différences sont de taille. L’école est un concept, et le concept n’est pas le même pour tout le monde.

Pour certains, l’école a avant tout un rôle socialisateur, pour d’autres une mission prioritaire d’instruction.

Soit l’école sert à construire globalement un individu pour le rendre libre et autonome, soit elle sert à remplir la tête dudit individu, ce qui aura pour conséquence de le rendre citoyen et responsable .

Remarquez bien que l’un n’empêche pas l’autre et que vous pouvez intervertir les termes de la phrase qui précède.

Prismes

Les réponses à cette question agissent comme des prisme : lorsqu’on envisage le rôle de l’école à travers l’un ou l’autre des prismes, on obtient des résultats différents.

Ajoutez deux autres questions : « A quoi sert le maître ? » et « Comment apprend-on ? », et vous verrez clairement un fossé se creuser devant vos yeux entre deux grandes conceptions, deux camps qui s’opposent.

Exactement comme en politique.

D’ailleurs (simple exemple), une des figures incontournables de la pédagogie du vingtième siècle, Celestin Freinet, était un militant communiste, prenant la défense du prolétariat, et militant pour un monde renouvelé, avec un vocabulaire et une pensée qui étaient caractéristiques de son époque. Ce qui ne l’empêchait pas d’affirmer : « L’ordre et la discipline sont nécessaires en classe ».

Deux camps

Nous nous retrouvons donc avec deux camps.

Certains les appellent « instructionnistes contre constructivistes » : grosso-modo, les instructionnistes transmettent du maître à l’élève, et les constructivistes favorisent la découverte par l’enfant lui-même.

D’autres les baptisent « républicains contre pédagogistes ».

Certains, malicieusement, qualifient leur « combat » de « jésuites contre soixante-huitards », ce qui a le mérite de la caricature et provoque un éclat de rire salutaire.

Arguments + réussites = attirance

Vous allez le voir dans la suite de cette « saga », chacun des deux camps (et de leurs innombrables variantes) possède des arguments. Lorsqu’on prend la peine de se plonger dans leur histoire et surtout dans leurs pratiques telles qu’ils nous les présentent, on ne peut s’empêcher d’être attiré.

Pourquoi ? Parce qu’ils nous montrent des réussites, tout simplement. Réussites liées à la personnalité de l’enseignant, bien sûr, à la situation ou l’époque bien précise ayant favorisé l’éclosion de telle ou telle pratique, à la logique précise ayant abouti au résultat présenté.

Mais quand, tout guillerets, nous voulons appliquer ces principes dans nos classes, bien souvent, la belle symphonie se transforme en bruit de fond, ce qui est normal, pour deux raisons :

  • La maîtrise ne s’acquiert pas spontanément, après une simple lecture ou une petite animation pédagogique;
  • Et surtout, comme le faisait remarquer Christine, lectrice de Tilékol dans son dernier commentaire, « on n’enseigne pas ce que l’on sait, mais on enseigne ce que l’on est ». On entre ou pas dans un moule. Parfois, on doit le modifier pour s’y sentir à l’aise…

Une personne (fort connue et respectée par les enseignants mais qui tient à garder l’anonymat) à qui je posais la question « Est-ce que tu te réclames d’un courant pédagogique particulier, et si oui, lequel ? » m’a répondu ceci :

« Non, je picore ici ou là ce que je juge utile ou intéressant, mais je n’ai guère d’affinités pour les passéistes de tout poil ou les prétendues méthodes miracles ! »


Fin de cette introduction, assez longue (deux articles), mais à mon avis, indispensable.

Mercredi prochain, je vous proposerai de la fraîcheur, un brin d’utopie et une belle et longue séance vidéo…

Attention : le thème étant particulièrement riche, il est possible que je ne me cantonne pas au mercredi, et que je publie plusieurs articles dans la semaine sur le sujet. Je ne vais pas prévenir systématiquement les abonnés à la newsletter de la sortie de nouveaux articles. Visitez donc Tilékol régulièrement et pensez à utiliser Bloglovin !


Cet article fait partie d’une série consacrée aux différents courants pédagogiques qui est loin d’être terminée.
Voici la liste des articles publiés sur ce thème à ce jour :

A la découverte des courants pédagogiques

A quoi sert l’école ?

Interview de Guy Morel, secrétaire du GRIP

L’expérience Summerhill, ou l’utopie concrétisée

La pédagogie explicite, qu’est-ce que c’est ?

Histoire de la pédagogie explicite


 

APPEL

Vous avez adopté une forme de pédagogie précise et identifiée ?

Vous êtes adepte de Montessori, Freinet, Piaget, vous êtes traditionnaliste, libertaire, vous utilisez le « whole brain teaching », la PNL ou la pédagogie explicite ?

Vous êtes un apôtre de la méthode et de la progression, ou bien un partisan de la démarche fonctionnelle ?

Vous avez une idée bien arrêtée sur la question, vous avez un site web qui y est consacré ?

Votre classe est un laboratoire vivant, vous y réalisez des merveilles en appliquant des principes auxquels vous croyez ?

Merci de me contacter, pour que je puisse donner ici de la visibilité à votre pratique !

 

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