Ah, les fiches de préparation de séquence et/ou de séance… Ces tableaux que tout bon enseignant doit remplir soigneusement pour préparer sa classe. Objectif général, objectif(s) opérationnel(s), objectifs intermédiaires, pré-requis, compétences, savoirs, savoir-faire, attitudes, croisements inter-domaines, attendus, déroulement, consignes, et tout et tout…
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Si je vous dit que je n’en ai jamais rempli une seule de ma vie, vous me croyez ?

Avertissement :

Les informations délivrées dans cet article ne constituent pas un encouragement à agir comme son auteur.

Il s’agit d’un point de vue personnel auquel chacun est libre d’adhérer ou pas.

Ah les amis, je vous le dis : la retraite, ça a du bon.
D’une part, parce que désormais mes journées m’appartiennent.

Mais aussi, parce que vis-à-vis du métier d’enseignant, et de mes petits articles sur ce blog, comment dire… je me sens plus libre. Libre de partager ce qui me chante, mais aussi libre d’assumer certains petits détails que je n’aurais jamais avoués auparavant.Tenez, par exemple :

Je n’ai jamais fait de fiche de prep’ de ma vie !

Attention, attention, n’en tirez pas de conclusions hâtives :

  • Bien sûr que je préparais mes cours.
  • Bien sûr que je planifiais ma journée, ma semaine, ma période, mon année.
  • Bien sûr que j’avais un cahier-journal, bien épais, en plusieurs tomes (ce n’était d’ailleurs pas un cahier mais un porte-vues, je vous en parlerai un de ces jours.)
  • Bien sûr que je savais où j’allais, que je savais ce que mes élèves devaient apprendre et comment ils allaient y parvenir. Encore heureux.

Mais je vous avoue : passer des heures à transpirer sur des tableaux interminables, formatés, techniques, ennuyeux, pénibles et surtout inutiles, ça n’a jamais été mon truc. Remplir pour remplir, non merci.

Voici les mots que je n’ai jamais (ou si peu) employé dans mes préparations : objectif opérationnel, objectif spécifique, objectif intermédiaire, croisement inter-domaines, capacité, attitude, et tant d’autres qui font pourtant partie de la trousse du prof-modèle.

Je ne me suis jamais creusé la tête à remplir ces tableaux Word, avec toutes les rubriques « obligatoires » que tout bon enseignant doit renseigner avant de mettre le pied dans sa classe.

Je ne parle pas du fond mais de la forme : ces fiches de prep’ sont une punition, une purge que les enseignants s’infligent (ou se font infliger) avant même de commencer leur séance.

Mais alors… Suis-je un révolté, un révolutionnaire, un feignant, un jamais-content, un empêcheur d’enseigner en rond ?

Pas du tout.

…Je n’ai fait qu’obéir scrupuleusement à mes inspecteurs !

Et dans toute ma carrière, j’ai été inspecté en tout et pour tout trois fois.

Arrivé à ce moment de l’exposé, j’imagine votre tête, vous qui lisez ces lignes.

Vous devez vous dire : « ça y est, le soleil réunionnais a trop tapé sur la tête de Michel, il perd la boule ».

C’est vrai que le soleil tape, surtout en ce moment, mais tout va bien « dans mon coco », comme on dit ici.

Vous méritez des explications.

Les voici :

Commençons par retourner dans l’antiquité : 1982

C’est cette année-là qu’en sortant de la fac de droit d’Aix-Marseille, j’ai passé le concours pour devenir instit (et non pas PE, la nuance est importante, c’est le mot « instit » qui m’a permis justement de me retirer de la vie professionnelle à 57 ans).

C’était un concours où on demandait juste aux candidats d’avoir un DEUG, et ensuite on en éliminait épreuve après épreuve jusqu’à obtenir la quantité demandée. Un peu comme dans « The Voice ». C’était très rigolo.

Il était prévu une année de formation à l’Ecole Normale (on appelle ça aujourd’hui « ESPE »).

Pas de bol, aussitôt reçu, je suis parti faire mon service militaire dans la bonne ville de Toul, Meurthe-et-Moselle.

De retour de mon séjour « sous les drapeaux » – j’aime bien cette expression – ma formation était terminée. Sans moi. On ne m’en a pas proposé d’autre. J’ai quand même eu droit à quelques « stages » fort sympathiques, mais pas de formation de fond.

Directement ZIL dans les quartiers un peu chauds de Marseille (que je ne nommerai pas ici par respect pour leurs habitants. Je salue néanmoins les courageux enseignants qui s’y trouvent).

Ma foi, je ne peux pas dire que cette formation m’ait manquée.

Au bout de quelques mois, j’ai été inspecté. Par Monsieur Pau, dont je vous parlais justement la semaine dernière.

Il m’a dit ceci : la chose la plus importante, c’est votre objectif de séance. Et pour déterminer un objectif, demandez-vous simplement ce que l’élève doit être « capable de … ». Quand vous préparez votre cours, écrivez-le noir sur blanc. Et vous verrez, le reste suivra.

Simplicité, efficacité !

Il m’a aussi dit ceci : si vous passez trop de temps dans vos préparations, c’est que vous faites fausse route.

Ah le bon conseil.

Donc, depuis, je préparais mes cours en précisant bien pour chaque séance : « l’élève doit être capable de xxx » (bien entendu, je n’écrivais pas xxx, j’inscrivais ce que l’élève devait être capable de faire mais vous aviez compris, je vous taquine.)

Puis j’ai obtenu ma mutation à l’île de la Réunion, en 1985

En 1988, j’ai été inspecté pour la deuxième fois de ma vie.

Quelques jours auparavant, j’avais eu un échange un peu vif avec l’IEN sur un sujet que je trouvais futile (pas lui). Il avait donc décidé de s’occuper de mon cas et s’était pointé à l’improviste dans ma classe de CM2. A cette époque, ça se faisait très souvent.

Il en était ressorti une heure plus tard avec un grand sourire, enchanté de ce qu’il avait vu.

Extrait de son rapport d’inspection :

« Préparation : programmations annuelles. Cahier-journal régulièrement tenu, intéressant, objectifs indiqués ».

« Objectifs indiqués ». C’était le plus important. Simplicité, efficacité.

Puis a démarré une période où, dans ma circonscription, les IEN se sont succédé assez rapidement. Ils passaient du temps à comprendre comment fonctionnaient les écoles, la mairie, le département, et nettement moins de temps à inspecter.

De 1988 à 1996, je n’ai pas été inspecté.

Dispo

En 1996, je me suis mis en disponibilité. Hasard de la vie, je me suis retrouvé à faire tourner un gros atelier d’impression de T-shirts. Parenthèse dans ma carrière d’enseignant…

…Parenthèse qui a duré une bonne décennie. Quand même.

Pendant cette période, j’ai été totalement coupé du monde de l’enseignement, de l’Education Nationale, de ses ministres, de ses réformes. C’est comme si j’avais été un voyageur spatio-temporel placé dans une capsule hors du temps.

Me revoilà enseignant

Puis, un beau jour, hasard de la vie de nouveau, j’ai repris le chemin de l’école. En l’occurrence, de l’école maternelle. Me revoilà enseignant.

Dans les classes, j’ai trouvé que rien n’avait changé : le bon vieux parfum de gouache était toujours là, ainsi que celui de la pâte à modeler, ainsi que la sonnerie de la récré.

Les élèves étaient tout aussi joyeux, infatigables, affamés de vivre, de jouer, d’apprendre, de découvrir le monde qui les entourait.

Par contre, il m’a fallu un bon moment pour comprendre l’étendue des changements qui s’étaient opérés du côté des instructions officielles, des inspections, du vocabulaire jargon pédagogique, des priorités nouvelles, des subdivisions improbables dans les concepts pédagogiques abscons.

Quand je découvrais certaines publications officielles, j’avais l’impression de lire des poèmes surréalistes à tendance masochiste. Mais qu’est-ce que c’est que ce verbiage incompréhensible ?

J’ai très vite décidé que j’avais tout le temps de découvrir tout ça, et qu’en attendant, je revenais aux fondamentaux : programmation, objectifs.

Et ça s’est bien passé.

En 2009, j’ai été inspecté pour la troisième et dernière fois de ma vie. L’inspecteur était satisfait de ce qu’il voyait, il ne m’a même pas demandé mon cahier-journal.

Vous comprenez un peu mieux maintenant que ce que j’expliquais en début d’article n’était pas de la provocation.

Mais quand même… Vous ne m’empêcherez pas de penser que ces fiches de prep’ « officielles » sont bien futiles et constituent une perte de temps et d’énergie qui pourraient être mieux employés.

Et le principal, là-dedans ?

Et surtout qui détournent certains enseignants, surtout les nouveaux, du principal.

Il y a quelques jours, mon ami Marc, qui donne en ce moment quelques cours à l’ESPE, me disait ceci :

« J’ai fait une éval à l’ ESPE ils sont restés vingt minutes à définir ce qu’était un objectif opérationnel par rapport à une compétence, alors que je demandais simplement ce que les enfants avaient appris… »

Lorsqu’un enseignant n’est pas capable de déterminer ce qu’un enfant doit apprendre et ce qu’il a appris, c’est qu’il a oublié un détail en route…

Mais dites-moi : ce ne serait pas un peu de la faute de ces fiches de prep’ ?

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