Voici un guide de survie à l’attention des enseignants qui se retrouvent propulsés à la direction d’une école et qui ne s'en sortent pas.

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Cet article est dédié à la mémoire de Christine Renon.

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Le suicide récent de cette directrice d’école à Pantin a soulevé bien des émotions, légitimes.

C’est en pensant à elle, et à VOUS qui lisez ces lignes que je me suis dit que je pourrais peut-être vous faire part de mon expérience, vous livrer quelques réflexions, qui vont peut-être vous aider à tenir le choc si vous occupez ce poste délicat.

Je vous préviens tout de suite, ce que je vais vous dire va peut-être vous heurter. Vous bousculer. Vous mettre en colère, qui sait ?

Mais sur un sujet aussi sérieux, permettez-moi d’être entièrement sincère ! Je ne cherche pas à vous flatter, je cherche à vous AIDER. Ne l’oubliez pas !

Je précise aussi que j’emploierai le mot « directeur » pour désigner toute personne à la direction d’une école, qu’il s’agit d’un directeur ou d’une directrice. Je ne cherche absolument pas à commencer à vous agresser en vous disant que l’écriture inclusive me donne de l’urticaire, mais après tout, je viens de vous dire que dans cet article je serais entièrement sincère, quitte à vous heurter, alors autant commencer tout de suite !

Allez, on respire, ça va bien se passer.

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Premièrement : Il est possible de s'en sortir avec le sourire

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Commençons par une note optimiste : diriger une école n'est pas forcément quelque chose d'impossible, de stressant, ni même de difficile.

Vous constaterez que certains directeurs vous paraissent à l'aise dans leur pratique. Ils doivent avoir un secret… Pourquoi ne leur posez-vous pas la question ?

S'ils s'en sortent, VOUS pouvez vous en sortir. Promis.

De plus, n'allez pas vous imaginer que “directeur d'école” est le métier le plus dur au monde.

D'innombrables responsables de petites entreprises font face à des difficultés finalement similaires : obligation d'être à la fois au four (production) et au moulin (administration), pression des administrations, des banques, des fournisseurs, des clients, des employés, manque de temps, prise de risque, gestion humaine…

Il existe malgré tout des différences : ces entrepreneurs n'ont pas à gérer LES ENFANTS, mais d'un autre côté n'ont jamais la certitude d'être payés à la fin du mois. Ils n'ont pas de hiérarchie, plus ou moins bienveillante, certes, mais qu'on est bien content de pouvoir appeler quand on a un problème. Ils avancent malgré tout, parce qu'ils sont bien obligés d'avancer. Ils cherchent et trouvent des solutions.

Mettons-nous bien d'accord : directeur d'école, “c'est un métier”, et vous n'êtes pas forcément formé à ce métier, mais c'est aussi un état d'esprit. On l'a ou on ne l'a pas..

Deuxièmement : personne n’est parfait

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Arrêtez de culpabiliser si vous pensez ne pas arriver à gérer correctement toutes les sollicitations et les problèmes qui se posent à vous à la direction de votre école : non seulement personne n’est parfait, mais en plus personne ne vous demande d’être parfait. Personne, et certainement pas votre inspecteur, qui connaît très bien vos difficultés.

Ceci ne doit pas vous empêcher d’essayer de faire des progrès, notamment en utilisant avec efficacité l’outil informatique. Organisez-vous. Apprenez à vous organiser.

Mais si on vous demande l'impossible, ne cherchez pas à faire l'impossible. Gardez la tête froide, faites des choix. Si vous constatez que vous restez tous les soirs après la classe dans votre bureau pendant des heures, c'est que vous cherchez à faire l'impossible ou que vous devez changer votre organisation.

Je trouve toujours la chose très amusante lorsque quelqu’un, au hasard d’une discussion (et surtout quand j’étais directeur d’école), me sort « oh mais toi, tu n’as pas de problèmes, tu es quelqu’un d’organisé ».

…La bonne blague !

Je fais partie de ces gens qui, par nature, sont plutôt désorganisés (allez, je dirais même « totalement bordéliques »).

ET J’AI APPRIS À M’ORGANISER. Cela m’a demandé des efforts, des lectures, des mises en pratique, de la rigueur, et j’y suis arrivé. C’est une technique, c’est comme conduire une voiture. Ça n'a d'ailleurs rien à voir avec le fait d'être directeur d'école. Ça a à voir avec le fait d'avoir la volonté de se prendre en mains et de progresser dans sa vie.

Maintenant, je me considère comme quelqu’un de bien plus efficace qu'avant.

Donc, vous, dans votre pratique de direction, si vous êtes motivé pour progresser dans les domaines où vous sentez bien que vous n’êtes pas « top » (cela peut être les relations avec les parents, l’organisation informatique, le rôle d’animateur pédagogique, par exemple), prenez le problème à bras-le corps, n'attendez pas qu’on vous forme, formez-vous vous-même, et vous verrez qu’après TOUT SERA PLUS FACILE.

Est-ce que le simple fait d'être organisé simplifie la tâche ? Oh oui. A tous les niveaux.

Comment se forme-t-on soi-même ? A l'ère d'Internet et de la communication globale, vous trouverez TOUT ce dont vous avez besoin dans les livres, dans les articles de sites web, dans les tutoriels vidéo, etc…

Aide-toi, le ciel t’aidera !

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Troisièmement : n’attendez pas que les choses changent toutes seules

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Le métier est difficile ? Oui.

Vous êtes sollicité de tous les côtés ? Oui.

Certaines situations sont totalement délirantes ? Oui.

Vos interlocuteurs (IEN, CPC, rectorat, associations, mairies, ministère) vous en demandent toujours plus, jusqu’à dépasser largement l’impossible ? Oui.

Les parents d’élèves sont parfois incontrôlables ? Oui.

Les élèves sont parfois VRAIMENT compliqués à gérer ? Oui.

Les collègues aussi ? Oui.

Et les choses ne vont pas changer du jour au lendemain. Vous êtes dans une jungle hostile. Si vous attentez passivement qu’elle se transforme en jardin botanique, vous aurez le temps de vous faire dévorer par un tigre.

Les syndicats, les manifestations, les pétitions, les réformes ? Oui. Mais en attendant d'hypothétiques résultats concrets venus d’en haut dans un certain temps très éloigné, ne restez pas tétanisé.

La SEULE solution pour avancer dans une jungle hostile consiste à avancer dans une jungle hostile. En apprenant à avancer dans une jungle hostile. Et progressivement, elle vous sera moins hostile.

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Quatrièmement : le métier de directeur consiste à gérer des problèmes.

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Vous pouvez envisager votre métier de deux manières :

    Soit vous êtes un boxeur en plein combat, qui prend des coups dans la figure à longueur de journée, qui souffre, qui n’en peut plus, qui met un genou à terre, puis les deux, qui essaie de se relever, et qui finit par se retrouver KO, avec les deux yeux au beurre noir et la bouche ensanglantée, en crachant ses dents… Soit vous êtes un technicien hautement qualifié, avec une trousse à outils, un casque sur la tête, des lunettes de protection, des gants, une combinaison de travail, des chaussures de sécurité, et qui va au boulot en sifflotant.

La différence entre les deux ne réside pas uniquement dans les compétences, mais dans le langage que vous vous parlez à vous-même.

A l’époque où j’étais directeur, lorsque nous avions des réunions à l’inspection, j’ai toujours été frappé de voir nombre de mes collègues se plaindre parce qu’ils avaient à gérer des problèmes dans leur école.

Mais c’est le coeur du métier de directeur !

Si ce n’est pas vous qui les gérez, ces problèmes, qui le fera ?

C’est votre job !

Franchement, si vous pensez que ce n’est pas à vous de gérer les problèmes de votre école, il vaut mieux que vous retourniez enseigner dans votre classe à 100%, vous y serez nettement plus tranquille ! Vraiment ! J'aimerais d'ailleurs que ceux qui ont fait ce choix (de retourner dans leur classe) témoignent en commentaire. Je suis certain qu'ils ne l'ont pas regretté une seconde.

Par contre, si lorsqu’un problème survient, vous vous frottez les mains en vous disant « a nous deux, problème ! », vous verrez que vous en viendrez à bout beaucoup plus facilement que vous ne l’imaginiez.

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Cinquièmement : dans la mesure du possible, n’agissez jamais “à chaud”

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Bien entendu, lorsqu’un élève se casse la jambe dans la cour, foncez. (Rappel : le SAMU, c'est le 15. Affichez ce numéro en gros dans votre bureau.)

Mais lorsqu’un parent d’élève vient vous voir furieux, ayez le réflexe de l’installer dans votre bureau et de le faire patienter un instant, en prétextant que vous avez quelque chose d’urgent en cours. Sortez du bureau, allez vous planquer dans la salle du photocopieur, respirez profondément, faites redescendre l’adrénaline, attendez encore un peu, et arborez un grand sourire en allant retrouver le parent qui, pendant se temps, se sera lui aussi un peu calmé.

Vous pourrez alors ÉCOUTER ce que le parent a à vous dire. Laissez-le parler, vider son sac, se sentir écouté, être réellement écouté. Puis engagez la conversation, en parlant doucement, lentement, en désamorçant la bombe comme dans le film “L’arme fatale ».

Je me souviens de plusieurs situations où j’ai reçu ainsi des parents TRÈS mécontents. Au bout de vingt minutes, ils ressortaient avec le sourire, et on se faisait la bise en se quittant !

Il m’est arrivé également, et plutôt trois fois qu’une, d’agir à chaud, de « péter un câble », de me mettre en colère, de monter dans les tours, et mon interlocuteur aussi. Comme je vous le disais en début d’article, personne n’est parfait ! En repensant à quelques-unes de ces situations, j’ai le sourire : ça m’aura fait des souvenirs ! Et finalement, ce n’était pas si terrible… et ça a parfois réglé des situations en crevant un abcès.

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Sixièmement : connaissez les trois F

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Les trois F, en anglais, sont Freeze, Fight et Fly.

Traduction : rester figé, en attente sous tension (Freeze), combattre (Fight) et s’envoler (Fly).

Ce sont les trois réactions « primitives » qui attendent toute personne en état de stress. J’en ai parlé longuement ici.

Il faut connaître ces trois réactions. Il faut les repérer, les anticiper, chez vous comme chez les autres. Il faut vous les répéter dès que vous voyez que les choses dérapent, y compris lorsque vous recevez une avalanche de « trucs administratifs débiles à renseigner pour avant-hier alors que vous aviez soigneusement préparé votre journée ».

L'exemple classique qui est donné à chaque fois pour ces trois F est celui de l'accident de la route : un stress inattendu et brutal.

Vous aurez alors trois réactions possibles (vous et aussi l’autre conducteur impliqué dans l’accident) :

    Soit vous allez rester prostré, en état de choc (freeze) Soit vous allez vous mettre à hurler et même pourquoi pas à frapper votre interlocuteur (fight) Soit vous allez prendre la poudre d’escampette (fly)

Parmi ces trois attitudes, la pire est « Freeze ».
Et la « moins pire » est « Fly ».

Mais la meilleure consiste à ne pas laisser son cerveau primitif prendre les commandes, mais à utiliser son « cerveau moderne », celui qui analyse, qui réfléchit, qui décide.

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Que s’est-il passé avec Christine ?

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C’est en pensant à elle que j’écris ces lignes. Et aussi à toutes les personnes qui se retrouvent dans une situation similaire. J’espère vraiment que cet article vous aidera.

Christine, avant de commettre l’irréparable, a laissé une lettre dans laquelle elle explique TOUT.

L’indice le plus flagrant se trouve dans les deux derniers mots de la lettre : « DIRECTRICE ÉPUISÉE »

Certains vont bondir : « Comment, elle est épuisée, mais nous ne sommes que quelques semaines après la rentrée ! »

L’année scolaire est un marathon, mais la rentrée est un sprint. Levez-vous, et partez en courant à toute vitesse, à 100% de l’effort, comme si un grizzly vous poursuivait : vous vous écroulerez au bout de 100 mètres, probablement bien avant. Et le grizzly vous mangera.

Voici ma propre définition du burnout. Je vous suggère de la retenir, parce qu'elle contient la clé qui vous permettra de vaincre cette situation. Quand on comprend ce qui se passe, il est nettement plus facile d'agir.

Le BURNOUT est un ÉPUISEMENT des personnes qui se mettent AU SERVICE d’autres personnes et qui ne perçoivent AUCUNE AIDE et AUCUNE GRATITUDE en échange de leurs efforts.

Le burnout vous met dans la situation du « Freeze » : tétanisé, sous tension, incapable d’y voir clair, ne sachant plus comment agir. Dépassé. Bloqué.

Je vous disais un peu plus haut que cette attitude, qui ne se commande pas, est la pire des réactions « automatiques ».

Dans le cas de Christine, il a suffi d’un détail, d’un minuscule événement, pour que tout bascule :

« La perspective d'appeler une famille pour leur dire que leur enfant (alors qu'on est sûr qu'il ne l'a pas fait) est soupçonné d'avoir mis le doigt dans l'anus d'un autre (ils ont 3 ans tous les 2) dans la classe, l'école ou le centre ! IMPOSSIBLE ! je ne peux pas le faire, c'est la goutte d'eau qui ce matin m'a anéanti, mais franchement, j'étais déjà très éprouvée. »

Dans ce genre de situations, la solution n’est jamais émotionnelle. Elle est toujours TECHNIQUE :

    J’appelle l’inspecteur, je lui explique la situation. J’appelle la psychologue scolaire, je lui demande de l'aide immédiate. Je communique avec l’enseignant, avec l’animateur du centre. Je convoque les parents DANS MON BUREAU (hors de question de leur expliquer ça au téléphone !)

Ce genre de bombe se désamorce en COMMUNIQUANT. Pas en restant tétanisé. Sinon, votre cerveau va prendre feu ! Et vous risquerez de commettre l'irréparable.

Et si l’IEN est absent, si la psy est injoignable, je m’occupe du problème en technicien.

Les émotions ne sont pas des outils de technicien. Dans la gestion des problèmes, un directeur d'école est un technicien.

…ET il existe un autre technicien qui est là pour vous aider : votre médecin.

Vous êtes au service des autres, d’accord. Mais vous n’avez pas à vous détruire pour les autres.

Le médecin peut accomplir un acte médical simple et efficace : vous mettre en congé.

Ne le refusez pas en disant « que vont devenir les autres sans moi ? ».

Voici le témoignage d’une lectrice. Elle me l’a envoyé après la publication de la lettre de Christine :

Comme je la comprends ayant moi meme craqué un matin où je me suis précipitée chez mon médecin pour lui expliquer que mes appels au secours étaient restés vains depuis 2 ans du côté de l’institution.

Heureusement pour moi, cette femme a pris les mesures d'arrêt d'urgence qui s'imposaient pour ma survie car en effet cette étape ultime qu'a décidé notre collègue j'ai bien failli la décider aussi.

Depuis 5 ans, après une terrible descente aux enfers, je me reconstruis doucement grace a la psychothérapie. Cette decision me touche encore plus mesurant personnellement la douleur qui l'a contrainte à décider de dire au revoir à la vie.

Mes pensées vont bien sûr à ses proches dans cette épreuve douloureuse.

Des appels restés vains pendant deux ans… Voilà qui me rappelle l’énormité qu’avait osé proférer un de nos (pires) ministres il y a quelques années, sans vergogne, devant tous les IEN de France : « Dans l'éducation nationale ce n'est pas le management qui compte ».

Le management consiste justement à prendre en compte l’aspect humain pour atteindre un objectif de groupe.

Vous l’avez compris : la solution réside en vous-même.

Restez lucide, soyez des techniciens, formez-vous, organisez-vous, communiquez inlassablement. Ne soyez pas perfectionniste. Pensez à vous. Vous ne pourrez jamais aider les autres si vous n’êtes pas en état de le faire.


Nous pensons à toi, Christine.