Il y a quelques semaines, j’ai piqué une colère, une vraie.
Une colère comme dans les dessins animés, avec la fumée qui sort par les naseaux et les grosses veines gonflées sur le front. Elle bien duré 30 secondes.

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Moi qui ne me mets JAMAIS en colère. Ou presque. J’étais le premier étonné de ce qui m’arrivait. J’en suis ressorti assez perplexe, d’autant plus que je ne m’étais pas énervé contre mon ordinateur ou un objet récalcitrant, mais contre un humain, en présence d’autres humains.

Coïncidence absolue : le lendemain, j’assistais à une réunion-conférence d’un grand monsieur, Arnold Jaccoud, psychosociologue, qui a, au détour de son exposé, a apporté un éclairage sur ce qui se passe lorsque nous nous mettons en position « attaque ».

Je me suis dit que j’allais vous en parler, parce que le thème est non seulement intéressant, étonnant, mais aussi pratique, comme vous allez le voir.

Les deux colères

Tout d’abord, une opinion personnelle sur la colère. Vous avez le droit de ne pas être d’accord.

En observant les autres se braquer, s’énerver, se mettre dans tous leurs états, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il existait deux types de colères bien distincts : la colère stratégique et la colère subie.

La colère stratégique :

C’est la forme la plus courante. Je l’assimile à la manipulation.

Elle consiste à s’énerver pour un oui et pour un non, ou plutôt à feindre l’énervement, dans un but bien précis : éviter les contacts, couper court à la communication, imposer ses vues, et surtout se retrouver tranquille-peinard, protégé par un mur de vibrations négatives quasi-infranchissable.

Certains sont de véritables experts en la matière. Aux autres de se débrouiller, de baisser les bras, d’éviter les sujets qui fâchent…

Je plains sincèrement ceux qui jouent à ce petit jeu, parfois de manière totalement automatique et quasi-involontaire, juste parce qu’ils en ont pris l’habitude. Il faut avouer que cette stratégie est efficace. Malheureusement.

La colère subie :

Entendons-nous bien : je parle de la colère subie par celui qui s’est emporté et qui n’a pas pu endiguer le flot d’adrénaline.

Je reviens un peu plus bas sur l’adrénaline, parce que c’est une substance incroyable.

Donc, la colère subie, c’est ce que j’ai connu l’autre mercredi.

J’étais tranquille, souriant, heureux de communiquer avec un groupe de collègues, quand, tout-à-coup, sans préavis, une personne m’a fait une remarque (une petite phrase de rien du tout) qui m’a instantanément transformé en un genre de Hulk tout vert, grimaçant et très très énervé.

Je ne m’y attendais absolument pas !

Je me suis retrouvé spectateur étonné de ma propre réaction.

J’ai subi cette colère, et elle m’a d’ailleurs agressé autant que la personne à laquelle elle s’adressait. Voire plus. Insupportable.

L’adrénaline

Quelques mots sur cette hormone absolument stupéfiante.

Elle est sécrétée par le système nerveux central et par les glandes surrénales. Il suffit d’une quantité microscopique pour qu’elle soit immédiatement à l’oeuvre dans l’organisme.

J’ai lu un jour qu’une GOUTTE d’adrénaline se dilue instantanément dans 6 000 000 de gallons de sang (soit 22 712 470 litres !). Vous vous rendez compte !

Dès qu’elle est produite, en un clin d’oeil, elle entraîne une accélération du rythme cardiaque, une augmentation de la vitesse des contractions du cœur, une hausse de la pression artérielle, une dilatation des bronches ainsi que des pupilles…

L’adrénaline est tellement puissante qu’elle a pu faire revenir à la vie une personne dont le coeur avait arrêté de battre depuis 6 minutes !

Quand cette se substance se déverse dans vos veines, comment voulez-vous lutter… Au premiers temps de l’humanité, elle nous a permis – avec sa copine la dopamine – de survivre dans un univers hostile, où il fallait bien souvent se battre pour survivre…

Le cerveau reptilien

Image habituelle pour illustrer le cerveau reptilien : vous vous promenez dans la nature, quand vous repérez un lézard en train de bronzer tranquillement sur un tronc d’arbre.

Vous vous approchez de lui.

Instantanément, il va passer de l’autre côté du tronc.

Vous faites le tour de l’arbre : il va aussitôt repartir se cacher de l’autre côté.

Vous vous débrouillez pour le cerner, le coincer : il va s’immobiliser. Ne plus bouger. Essayez de le toucher avec une brindille : il ne bougera pas.

Et soudain, il va se mettre en position d’attaque. Il va ouvrir la bouche, menaçant, et peut-être même qu’il vous sautera dessus. Il se sera mis en colère.

Les trois réactions possibles

Vous venez d’observer les trois phases de la réaction du cerveau reptilien face à un stress.

Le cerveau reptilien, c’est celui du lézard, et qui est fondé sur un automatisme qui va provoquer trois réactions possibles :

  • La fuite
  • L’attente sous tension
  • L’attaque

Nous-même, humains civilisés, avons gardé en nous ces traces du temps où nous étions des reptiles (c’était il y a très très très longtemps, comme vous pouvez vous en douter). Une partie de notre cerveau a conservé ces trois automatismes.

Lorsque nous sommes soumis à un stress (le plus souvent soudain, mais pas toujours) notre cerveau réagit selon le même schéma : fuite, attente figée, attaque.

Les anglais appellent cela les trois F :

  • Fly (s’envoler, fuir)
  • Freeze (se figer)
  • Fight (combattre)

Lorsque vous observez vos congénères soumis à une déstabilisation inattendue (un petit accident de la circulation entre deux automobiles, par exemple), vous verrez qu’ils adoptent immédiatement une de ces attitudes. Sans réfléchir une seconde.

Parce que ce processus est ancré au plus profond de nous-mêmes depuis des dizaines de millions d’années.

Notre cerveau reptilien est toujours là, en complément du cerveau qui réfléchit avant d’agir (le néo-cortex). Il est là pour les cas d’urgence, pour la survie. Il est activé par l’adrénaline.

Mon oncle d’Amérique

Ce fonctionnement du cerveau reptilien, je le connaissais déjà. Il expliquait en partie pourquoi je m’étais mis en colère, mais il ne me disait pas pourquoi j’avais choisi (ou plutôt subi) l’option « colère ».

C’est vrai, quoi, j’aurais pu rester de marbre (« Freeze ») ou bien embrayer immédiatement sur un autre sujet (« Fly »). Mais non, il avait fallu que ma cervelle enfile des gants de boxe. Fight.

Pourquoi ?

J’ai eu l’explication, limpide, le lendemain.

Comme je vous l’expliquais en début d’article, j’assistais à une rencontre avec un grand monsieur (à tous les sens du terme) en la personne d’Arnold Jaccoud, psychosociologue suisse installé à la Réunion depuis plus de trente ans. Le genre de personne qui vous captive dès qu’il ouvre la bouche. Dont on est heureux d’avoir croisé le chemin. Salut, Arnold !

Il nous a parlé de « Mon oncle d’Amérique ». Non, pas le mien, je n’ai pas de tonton là-bas, mais du film d’Alain Resnais, dont le scénario est bâti sur les expériences d’Henri Laborit (1014-1995), médecin, chirurgien et neurobiologiste mondialement réputé.

Ce film illustre justement le mécanisme des trois réactions automatiques du cerveau reptilien face à un stress.

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Je ne vais pas vous décrire en détail ce film, parce que je ne l’ai pas encore vu, mais Arnold nous a expliqué précisément pourquoi la plus dangereuse des trois réactions est… l’attente sous tension. Le fait de se figer. De rester sans bouger.

C’est à cause de la tension, justement. Cette tension qui monte, qui monte, et qui au passage fait des dégâts considérables dans l’organisme.

Cette tension qui si elle dure des jours, des semaines, des mois, peut provoquer angoisse, troubles du sommeil, difficultés de concentration, dépression, voire même cancer, AVC ou crise cardiaque !

…Et à un moment donné, lorsque la tension est à son comble, le corps (plus précisément le système nerveux sympathique) se sort (ou pas) de cette dangereuse impasse par les deux autres moyens « automatiques » : la fuite ou l’attaque. D’où la colère soudaine.

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C’est exactement ce qui s’est passé le jour où j’ai explosé.

J’étais sous tension depuis des mois sur un sujet bien précis, tension qui était d’ailleurs montée de plusieurs crans la veille.

Et les quelques mots qui m’ont été adressés ont agi comme un détonateur.

La soupape de la cocotte-minute a lâché, dans un nuage de vapeur. Et la pression est redescendue brutalement, mais en faisant des dégâts.

Eviter la colère

Maintenant que nous comprenons le mécanisme de déclenchement de la colère, il est peut-être plus facile de l’éviter, à condition de prendre conscience, d’une part, des mécanismes « automatiques » de notre cerveau primitif, d’autre part des conditions qui précèdent le déclenchement de cette explosion, et notamment cette attente en tension qui est comme une bombe à retardement.

En sachant quand même que la colère est une solution infiniment MEILLEURE que l’inhibition de l’action… Eh oui.

Lorsque la situation de stress apparaît, nous devons donc la repérer AVANT que l’adrénaline ne se déverse dans nos veines, et essayer de tourner rapidement la clé de contact de notre « cerveau qui réfléchit », le beau cerveau moderne de l’homo sapiens qui garde son sang-froid.

Flairer les situations suspectes. Désamorcer les grenades. Anticiper les impasses. Et si possible, faire le choix à la place du reptile en choisissant délibérément… la fuite, par exemple, si on se rend compte que le sang-froid ne va pas durer longtemps.

L’adrénaline monte très vite, mais redescend également très rapidement. Fuir, ne serais-ce que quelques instants, le temps que l’adrénaline se dissipe.

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Cette fuite, qui a mauvaise réputation, qui peut paraître synonyme de faiblesse, mais qui est en réalité LA porte de sortie a privilégier dans les cas d’urgence.

C’est la sortie de secours !

Ce qui fait d’ailleurs l’objet , non pas d’un film, mais d’un livre (« Eloge de la fuite ») du même Henri Laborit. Un livre dense, savant mais simple, et qui nous entraîne très loin dans l’observation de l’humain et dans la réflexion sociale.

 

A lire… calmement !


Petite mise à jour :

En commentaire (voir ci-dessous), Muriel m’a donné le lien vers une petite vidéo qui illustre parfaitement le sujet.

Je ne résiste pas au plaisir de l’inclure ici. Merci Muriel 🙂

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