Voici la passionnante histoire d’un instituteur de Revigny-sur-Ornain, dans la Meuse, qui en 1989 s’est lancé dans une aventure éditoriale hors du commun. Il a décidé, tout seul, de créer une revue pédagogique. Rien que ça.

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Monsieur Martin, avec ses élèves, en 1991 !

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Le journal « La Classe » était né. Le croyez-vous ?
Venez découvrir cette belle histoire.

Nous sommes en 1989.

René-Louis Martin est un instituteur à deux ans de la retraite. Il est passionné de numismatique, de généalogie et de pédagogie. Polyvalent et curieux, avec une flamme intérieure intacte.

Ce jour-là, Monsieur Martin se gratte la barbe. Il a eu une idée qui lui trotte dans la tête depuis un bon moment. Une idée un peu folle. Une idée qui le tente, qui l’attire inexorablement.

Une idée, c’est bien, encore faut-il la concrétiser.

Et c’est justement ce que s’apprête à faire Monsieur Martin. Il est décidé. Il va de l’avant. Il se lance.

Un journal

Il va créer un journal.

Un vrai journal, bien épais, en papier, qui serait distribué dans toute la France, et même au-delà.

Monsieur Martin est quelqu’un de sérieux. Il veut faire les choses bien. Alors il passe une annonce, pour recruter un rédacteur en chef, qui ne sera dans un premier temps que le chef de lui-même.

Il recrute un jeune diplômé de vingt-cinq ans, Ivan Collignon.

Et l’aventure commence.

Le journal « La Classe » est né.

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Le premier numéro de La Classe, en septembre 1989

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Avertissement : cet article n’est en aucun cas « sponsorisé ». Je n’ai pas touché le moindre centime pour l’écrire.

Il s’agit d’une initiative personnelle : quand j’ai découvert l’incroyable histoire de la naissance du journal La Classe, j’ai contacté son rédacteur en chef, Ivan Collignon, en lui demandant s’il accepterait de répondre à quelques questions pour que je puisse publier un article. Il a accepté. Je l’en remercie, et je le remercie doublement, pour sa patience, parce que j’ai pris un temps fou pour concrétiser ce projet : mon premier contact avec Ivan Collignon date en effet du 23 septembre 2016 !

Je lui présente donc publiquement mes excuses, ainsi qu’à René-Louis Martin pour avoir pris autant de temps. Mais tout est bien qui finit bien, tout vient à point pour qui sait attendre, c’est avec un plaisir tout particulier que je vous présente cet article. J’espère que vous l’apprécierez !

« La Classe », « La Classe Maternelle » : vous connaissez. Le journal, les hors-série, le site web, l’autre site « fichespedagogiques.com », les ressources tous azimuts… La Classe est une institution.

Et tout est parti d’une idée incroyable d’un instit’ de la Meuse s’apprêtant à prendre sa retraite. Il y a trente ans.

Monsieur Martin n’est plus en activité, mais Ivan Collignon, le rédac’chef, est toujours aux manettes. Il a gentiment accepté de répondre à quelques-unes de mes questions, au cours d’une conversation téléphonique amicale et passionnante.

Voici la transcription de cette interview…

Ivan Collignon en 1996

Echange avec Ivan Collignon, rédacteur en chef

-Ce qui m’a vraiment étonné, c’est d’apprendre que c’est un instituteur, René-Louis Martin, qui a monté cette entreprise. Je pensais que c’était l’émanation d’un grand groupe, mais non… Et en plus, il continuait d’enseigner en parallèle !

Oui, tout à fait, il a fait ça de façon très artisanale, il est vraiment parti de zéro. Quand je suis arrivé en 1989, il gérait déjà trois revues spécialisées dans le domaine de la généalogie et de la monnaie.

Il était à deux ans de la retraite, et il avait depuis longtemps l’idée de monter son propre magazine destiné aux enseignants. Il estimait que ce qui existait à l’époque était très intéressant, mais de son point de vue n’était pas suffisamment pratique, ancré sur le terrain. A l’époque, il y avait le JDI (Journal des instituteurs) publié par Nathan qui existait déjà depuis de très nombreuses années, il y avait aussi « L’éducation enfantine » pour la classe maternelle, toujours chez Nathan et « l’École Maternelle Française », publiée par Armand Colin, et qui s’adressait aussi aux maternelles.

Ces revues manquaient peut-être d’un aspect pratique, et monsieur Martin, en tant qu’instit, ne trouvait pas tout-à-fait son compte dans les publications existantes.

-Ce qui est étonnant, c’est que monter une revue nationale ou même internationale, parce qu’elle est distribuée dans plusieurs pays, c’est quelque chose de très très lourd : cela demande un réseau de distribution, de gros moyens d’édition, etc…

Cela s’est fait progressivement. Monsieur Martin avait déjà l’expérience des revues précédentes, et savait comment on livre les revues en kiosque, comment on gère les abonnements, etc… Effectivement, au moment où il a lancé La Classe, il a pris un risque financier, sur ses propres deniers puisqu’il a fait ça tout seul, et comme dans n’importe quelle entreprise, on prend un pari… Mais il croyait vraiment à son projet.
Avant mon arrivée, il avait fait une sorte de test en envoyant un courrier à 500 écoles, en leur disant qu’une nouvelle revue allait paraître, et si elles voulaient recevoir le premier numéro gratuitement, il leur suffisait de renvoyer un coupon. Et il m’avait dit que cela lui permettrait de s’assurer que ce genre de publication répondait à une attente. Les réponses ayant été très nombreuses, il a décidé de se lancer.

-Et vous, comment avez-vous intégré l’équipe ?

J’étais un jeune vosgien, je n’étais ni instituteur ni journaliste, j’avais un DUT de communication et j’ai répondu à une annonce de Monsieur Martin, parce que le challenge me plaisait bien, je trouvais que c’était une aventure à vivre, et donc c’est comme ça que je suis entré chez lui. Il m’a dit : « on teste, si au bout de trois numéros ça ne fonctionne pas, on s’arrêtera là ». Et tout de suite, on a senti que ça allait fonctionner.

-Comment étiez-vous installés ? Vous aviez des locaux ?

On était dans une annexe de la maison de Monsieur Martin ! Il y avait cinq personnes, dont Monsieur Martin, sa femme et sa fille. Progressivement, les effectifs se sont accrus au fur et à mesure que la revue fonctionnait.

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Les premiers locaux : la maison de M.Martin !

Les premiers bureaux…

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Monsieur Martin avait passé des annonces dans le journal syndical de l’époque pour recruter un panel d’instituteurs qui souhaitaient apporter leur contribution à cette nouvelle publication. Quand je suis arrivé, sur mon bureau il y avait une trentaine de courriers d’enseignants qui avaient répondu favorablement et qui avaient commencé à envoyer quelques contenus.

-Et aujourd’hui, vous êtes combien ?

Chez Martin Média (pas uniquement La Classe) nous ne sommes pas loin de cinquante.

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Les locaux actuels de Martin Média

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-Comment s’est passé le virage du numérique, pour vous ? Brutalement, en douceur, sans problèmes ?

Vous voulez parler d’internet ?

-Oui, votre présence en ligne et tout ce que cela implique.

Oui, ça s’est produit un peu comme pour toutes les revues : nous n’étions pas spécialement préparés à ça, nous avions l’habitude de travailler pour le papier… Progressivement, nous nous sommes rendu compte que les modes de consommation, le profil des enseignants avaient évolué, et nous devions nous adapter à ces nouveaux profils et ces nouvelles demandes.

Une des traductions de ce tournant numérique chez nous a été la création de la plate-forme fichespedagogiques.com, qui propose les contenus de la revue en numérique en achat par dossiers : on n’est pas obligé d’acheter tout le contenu de la revue et grâce à un moteur de recherche on peut aller chercher une fiche ou un dossier qui nous intéresse directement.

Cette plate-forme est une façon de répondre à ce nouveau public qui n’est plus forcément attiré par les contenus papier mais qui va chercher ses références et ses contenus sur Internet.

Cela date des années 2000.

-Vous travaillez toujours avec des enseignants ?

Oui. Comme je n’étais pas enseignant, quand je suis arrivé j’ai beaucoup écouté. On recevait beaucoup de coups de fils de lecteurs, et j’étais à l’écoute des rédacteurs pour essayer de m’imprégner de ce métier et de ce que pouvaient être les attentes des enseignants, et donc on a toujours travaillé avec un petit noyau de rédacteurs réguliers, d’enseignants qui ont un peu une âme d’auteur et qui contribuent régulièrement à la revue, et on accueille aussi toutes les contributions spontanées qui peuvent nous être faites soit par courrier soit par mail, et depuis l’apparition des blogs, on travaille aussi maintenant beaucoup avec les enseignants blogueurs.

-Est-ce que vous faites un travail d’édition à partir de ce qui vous est envoyé ?

Oui, bien sûr, parce que ce qui nous intéresse, c’est le fond, mais souvent la forme n’est soit pas adaptée à l’environnement de la revue, soit rédigée rapidement. Nous, notre travail, c’est de ne pas trahir ce qu’a voulu dire l’auteur mais d’essayer de le remettre en forme pour que ça soit publiable, en ajoutant des dessins bien faits, en essayant de transformer cette matière brute en quelque chose qui soit publiable.

-Est-ce que Monsieur Martin vient vous voir de temps en temps, vous donne des conseils, son avis ?

Non, Monsieur Martin est retiré actuellement, même si nous sommes toujours en contact. Il n’a plus de rôle particulier depuis qu’il a cédé son entreprise.

-Avez-vous quelques anecdotes sur les débuts ? Je suis friand d’anecdotes, parce que je sais que dans les « temps héroïques » des débuts, il se passe souvent des choses extraordinaires…

Ce qui était frappant, à l’époque, c’est que nous devions être multitâches. Par exemple, quand nous avons reçu le premier numéro, ça s’est traduit par une livraison devant la grille de Monsieur Martin d’une pile de revues, il a fallu faire de la manutention pour monter ça dans son grenier… Ce qui était passionnant dans ce travail, c’est qu’on suivait toutes les étapes de la fabrication de la revue depuis le manuscrit jusqu’au produit fini. C’était intéressant. L’ambiance était familiale, on y croyait.

-Cette histoire est incroyable. Je croyais que c’était un gros éditeur qui avait lancé le projet…

Pas du tout. C’est justement le fait d’être totalement indépendants qui nous a permis de sortir cette revue qui était transgressive à pas mal de niveaux. A l’époque, les revues étaient soit d’inspiration syndicale, soit éditées par de gros éditeurs. Nous sommes arrivés de manière totalement indépendante de tout syndicat ou de tout éditeur.

C’est ce qui nous a permis à l’époque – et ça paraît incroyable aujourd’hui – de publier dans le premier numéro de La Classe des modèles d’emplois du temps. Monsieur Martin me disait que depuis des années, il était « interdit » par les inspecteurs de publier des modèles d’emploi du temps. C’était une vraie transgression. A l’époque, cela ne se faisait pas.

Monsieur Martin avait été bien inspiré de me souffler ce dossier-là pour le premier numéro puisqu’encore aujourd’hui, nos « hors-série » consacrés aux emplois du temps et programmations connaissent un grand succès.

Dans les premières années, la revue était parfois assez mal perçue par un certain nombre d’inspecteurs ou de conseillers pédagogiques qui estimaient que nous donnions des recettes toutes faites alors qu’eux étaient là pour apprendre aux enseignants à faire leurs préparations eux-mêmes. La critique était d’ailleurs assez injuste, parce que ce que nous publiions ne l’était pas à titre de modèle. Lorsque quelqu’un nous dit « j’ai testé ça et ça a marché », et que nous le publions, nous savons qu’il va y avoir un travail d’adaptation de la part du lecteur, qui va l’adapter au niveau de sa classe, de ses élèves.

Il est vrai qu’au départ on a été aidé par les enseignants du terrain et non pas par la hiérarchie qui n’appréciait pas forcément nos contenus. Certains appréciaient, d’autres moins…

-C’est une belle réussite… Est-ce que vous auriez autre chose dont vous voudriez faire part aux lecteurs de Tilékol ?

La Classe est toujours en mouvement : on explore toujours d’autres pistes pour répondre au mieux aux besoins des enseignants. Actuellement, nous travaillons à l’idée de pouvoir rendre personnalisables les contenus pédagogiques publiés sur notre plate-forme. Nous réfléchissons aussi à créer une plate-forme pour les directeurs d’école. Nous essayons de voir ce que nous pouvons apporter de plus adapté aux enseignants actuels.

Et aussi la publication de pas mal de hors-séries parce que dans les nouveaux profils d’enseignants il y en a qui préfèrent avoir un hors-série sur une thématique complète plutôt que des choses plus morcelées comme celles qu’on propose dans la revue. Nous essayons de nous adapter à tous les profils de public.

Une petite anecdote qui m‘amuse toujours : on a commencé par La Classe et rapidement les enseignants de maternelle nous ont dit « Vous nous oubliez ! ».
Deux ans après La Classe, nous avons lancé la Classe maternelle et en deux ans elle a dépassé La Classe !

Ce qui m’amuse aussi, c’est qu’à l’époque, on ne pouvait quasiment pas parler de Montessori par exemple. Les instits estimaient que c’était une pédagogie réservée aux nantis, avec beaucoup de matériel à acheter, et maintenant je m’amuse de voir qu’il n’y a plus un produit pédagogique qui sort sans qu’il ne soit estampillé « Montessori ».

A la sortie du film de Disney « Le Bossu de Notre-Dame », nous avions fait un dossier sur Victor Hugo, et dans Charlie Hebdo on nous avait accusés de faire de la pub pour Disney… On ne pouvait quasiment pas imprimer le nom de Walt Disney à l’époque.
Les mentalités ont beaucoup changé pendant les 30 années qui nous séparent de la création de la revue…

-C’est un beau voyage… Merci beaucoup Ivan, et chapeau, Monsieur Martin !