Pouvons-nous, nous enseignants adultes, avoir une idée, une idée concrète, des difficultés pour un jeune enfant de l’apprentissage de la lecture ? Pouvons-nous expérimenter cette difficulté, la vivre, la ressentir « pour de vrai » ? Et en tirer des conséquences dans notre classe, avec nos élèves ?

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Lydian Nadhaswaram, légende vivante, 10 ans

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La réponse est oui. Il suffit de se lancer dans l’apprentissage d’une autre forme de code. Un exemple ? Le solfège.

Je vous préviens tout de suite, cet article risque de vous paraître quelque peu décousu. En effet, nous allons faire un grand voyage transversal, en picorant ça et là des informations qui, au bout du compte, pourront aboutir à un petit édifice mental assez logique.

Première étape du voyage : Lydiam Nadhaswaram

Non, il ne s’agit pas d’un pays, mais d’un jeune musicien prodige natif de Madras, dans le sud de l’Inde. Lorsqu’il joue du piano, c’est comme s’il possédait dix fois plus de doigts que vous et moi. Et il sait s’en servir. Et son cerveau est en contact direct avec les touches.

Et en plus, il a un sourire extraordinaire. Jugez plutôt :

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Donc, un beau jour, je suis tombé sur une de ses vidéos sur Youtube. Et j’y suis resté aimanté. Un peu comme si j’avais pu voir Mozart jeune au clavecin, filmé par son père avec son smartphone, qui aurait partagé la vidéo sur les réseaux sociaux.

Quasiment sous hypnose, je me suis dirigé vers le premier magasin d’instruments de musique venu (ou presque) et j’en ai ramené un piano numérique. Impossible de faire autrement : il fallait moi aussi que mette mes doigts sur un clavier, et ça me changerait un peu de celui de l’ordi, tiens, pour une fois.

Deuxième étape du voyage : le solfège

De retour à la maison, après avoir trouvé une place à mon joli « Yamaha DGX-660 blanc », eh bien, euh, hum, [raclements de gorge] je me suis enquis d’une méthode de piano. Sur Internet, pour rester en terrain connu.

J’ai trouvé un site absolument génial, qui s’appelle unpianiste.com. J’ai commencé à y fureter, et bien entendu, ça ne pouvait pas rater, je suis tombé sur la partie traitant de l’apprentissage du solfège.

Là, j’ai été envoyé vers un autre site, lire-les-notes.com. Et en avant pour l’apprentissage des notes de la première octave de la clef de Sol.

A ce moment de l’histoire, je fais un tour dans un passé lointain, où, jeune ado, je gratouillais la guitare. Je me souviens très bien qu’à l’époque, tout ce qui m’intéressait, c’était d’apprendre les accords, mais uniquement en tablatures, pas avec les notes : je disais d’un air sûr de moi qu’à partir du moment où on apprend à parler avant d’apprendre à lire, il est inutile de se farcir la tête avec la théorie du solfège et qu’il vaut mieux se concentrer sur le plaisir de jouer.

Mais ça, c’était avant.

Troisième étape du voyage : le parallèle

C’était avant, parce que maintenant ma vision des choses a évolué. Lorsque j’ai commencé à me plonger dans l’apprentissage du solfège, j’ai été frappé par le parallèle avec l’apprentissage de la lecture (et de l’écriture), tel que mes élèves de cours préparatoire le vivent.

A mon tour de plisser les yeux pour essayer de me rappeler comment s’appelle ce petit signe qui me nargue, posé sur sa ligne…

A mon tour de me creuser la cervelle pour donner un sens à ces trois notes reliées entre elles.

A mon tour de me tordre les doigts pour essayer de les placer « comme on m’a dit de le faire » sur les touches, alors que ma main aimerait bien s’y prendre autrement !

Mais c’est que les similarités sont troublantes.

Les notes sont l’équivalent des lettres (sauf qu’il n’y a que sept notes pour vingt-six lettres !).

Les accords ? Des graphèmes/phonèmes !

La portée ? Elle comporte elle aussi des lignes, des interlignes et un sens de lecture…

Le rythme ? C’est la ponctuation.

Les touches du piano ? Un stylo géant !

La composition musicale ? De la production d’écrit !

Dans les deux cas, nous avons affaire à un code et à l’apprentissage du codage et du décodage. Rien de plus. L’objectif étant la transmission de sens, d’informations, mais aussi d’émotions, de sentiments, d’histoires et de mille autres subtilités.

Bach a laissé des enregistrements, tout comme Victor Hugo, tout comme le restant de l’humanité jusqu’à une période récente. Sous forme de signes tracés sur du papier.

Et franchement, ils en ont, du mérite, les élèves, lorsqu’ils apprennent à lire. Parce que c’est duuuuuur….

Quatrième étape du voyage : comprendre, apprendre, mémoriser

En voulant approfondir cette observation, en vue de la rédaction du présent article, je suis allé rendre une petite visite à mon voisin, Marc, qui est également un ami de longue date… et un conseiller pédagogique passionné.

Lorsque j’ai commencé à lui brosser le parallèle, il s’est exclamé « mais c’est exactement le sujet de l’article que j’ai lu ce matin, et que j’ai conservé, parce qu’il est passionnant. ».

Cet article des Cahiers Pédagogiques parle d’un livre écrit par Joseph Stordeur, chercheur en neurosciences.

Je ne résiste pas au plaisir d’en copier-coller un extrait, parce qu’il nous montre à quel point notre cerveau n’est rien d’autre qu’un ordinateur biologique :

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«  Les stimulations sensorielles provoquent la circulation à travers les neurones d’un influx électrique et l’ouverture des canaux à sodium. Il s’agit d’une réaction rapide et éphémère de compréhension immédiate qui entraine, au mieux, un effet d’amorçage qui facilitera l’action des neurotransmetteurs lors des prochaines sollicitations. Par contre, des stimulations intenses et répétées permettent l’apprentissage, en entrainant l’ouverture des canaux à calcium. Cette réaction chimique laisse des traces mnésiques, crée de nouvelles connexions, des schémas neuronaux spécifiques. Les répétitions ultérieures stabilisent et renforcent la construction de ces traces, les pérennisent, les inscrivent dans la mémoire. »

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Un influx électrique, du sodium, du calcium, des réactions chimiques… et aussi des enseignements à en tirer au niveau de l’enseignement des apprentissages.

Je vous encourage vraiment à lire l’article dans son intégralité, il est suivi d’une interview passionnante.

Au terme du voyage : la petite musique de la stimulation répétée

Comprendre ne suffit pas. Pour apprendre, il faut mémoriser. Et pour mémoriser, il faut répéter (tiens, encore un terme musical).

Répéter, et stimuler. D’où l’importance de l’environnement familial. Non, l’école ne peut pas tout. L’éducation est certes « nationale » mais elle est également familiale.

J’étais tombé un jour sur une information étonnante (que j’ai retrouvée ici ) :

Un élève qui lit 20 minutes par jour à la maison lira 1 800 000 mots dans l’année et se classera parmi les dix meilleurs lors des évaluations standardisées.

Un élève qui lit 1 minute par jour à la maison lira 8 000 mots dans l’année et se classera parmi les dix derniers lors des évaluations standardisées.

A méditer…

Pour en revenir à mon piano, il me reste donc à trouver 20 minutes par jour à consacrer à l’apprentissage du solfège. Plus au moins autant pour l’apprentissage de l’instrument.

C’est pas gagné.

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