Il y a un bouquin qui ne me quitte plus depuis plusieurs mois.Je le transporte dans mon sac, il traîne sur mon bureau et à la moindre occasion je l’ouvre pour en relire quelques lignes.

On a beau être enseignant, lorsqu’un ouvrage de pédagogie (eh oui) se transforme en livre de chevet, c’est à mon humble avis qu’il présente un certain intérêt. Qu’il sort du lot.

« Le geste d’écriture » (c’est son nom) est le fruit d’une recherche poussée, aboutissant à une méthode innovante et d’une logique imparable.

Si vous travaillez en maternelle ou au CP, vous vous êtes sûrement interrogé sur la « bonne » manière de tracer par exemple un a ou un o. « Le geste d’écriture » apporte ses réponses, argumentées, claires, utiles.

Il aborde toute la problématique de l’apprentissage de l’écriture, usant d’un vocabulaire précis et prodiguant des conseils précieux.

J’ai contacté son auteur, Danièle Dumont, et je lui ai demandé si elle accepterait de répondre à quelques questions.

…Elle a dit oui !

Voici donc cet échange. Lisez et savourez !

10 questions à Danièle Dumont

-Pourriez-vous en quelques mots nous décrire qui vous êtes ainsi que votre parcours ?
Qui suis-je ? Tout d’abord, je pense, quelqu’un qui a du mal à entrer dans une case. Professeur remplaçante en collège à 18 ans – mon 1er diplôme de fac en poche – étudiante en linguistique fonctionnelle à 60, ex instit de maternelle, ex cadre administratif, ex rééducatrice en écriture, actuellement expert judiciaire en écriture mais aussi formatrice en rééducation graphique et en pédagogie de l’écriture pour toute circonscription qui en fait la demande.

-A quand remontent vos premières recherches sur l’écriture ?
Mes premières recherches ? Si on considère qu’il s’agit des débuts de ma restructuration de l’observation de l’écriture et de ma réflexion sur son fonctionnement, c’est 1983. Si on considère qu’il s’agit de mes recherches empiriques sur le fonctionnement de l’apprentissage de l’écriture pour éclairer à la fois la pratique de cet enseignement et par contre coup la rééducation de l’écriture, c’est entre 1985 et 1993. Si on parle de recherche universitaire, c’est 1995 pour l’expertise et 2005 pour l’enseignement de l’écriture. En fait cela fait un tout car c’est un continuum. Je dirais donc que c’est 1983… mais si j’en juge par le cahier d’écriture de ma poupée retrouvé il y a peu chez mes grands parents, les racines remontent à bien plus loin :D.

-Lorsque j’ai lu votre livre « le geste d’écriture », j’ai été frappé par la profondeur de votre démarche, ainsi que par sa logique – je dirais presque son évidence – que je n’avais jamais rencontrées ailleurs.
Est-ce qu’il y a eu par le passé d’autres « grands noms » de l’apprentissage de l’écriture ?

Je citerai essentiellement Emilia Ferreiro et Liliane Lurçat. Néanmoins je ne connais aucun auteur qui ait travaillé sur l’ensemble du procès d’écriture, c’est-à-dire sur l’acte d’écriture considéré conjointement sous tous ses aspects qu’on peut résumer en deux volets intimement imbriqués : le volet graphique en rapport avec la production de la trace et le volet sémantique en rapport avec la production de sens. C’est sans doute cette double prise en compte qui m’a dirigée vers la linguistique fonctionnelle lorsque j’ai voulu porter mes recherches au plan universitaire.

« Ce qui m’intéresse, en l’occurrence, c’est (…)
comment on fait pour apprendre à écrire »

-Peut-on et doit-on codifier l’apprentissage de l’écriture ?
Tout dépend de ce qu’on appelle codifier. L’écriture est un code qui fait système mais nous en reparlerons plus tard si vous le voulez bien. En revanche je veux bien répondre à la question de la modélisation. L’écriture étant un procès (pour expliciter et simplifier, je dirais : une action), elle est modélisable. C’est-à-dire qu’on peut décrire comment on fait pour écrire. Ce qui m’intéresse, en l’occurrence, c’est, plus encore, comment on fait pour apprendre à écrire. C’est donc ce que j’ai modélisé.
Voila donc pour le « peut-on ?».
La 2ème question est « doit-on » ? J’interprète votre question « doit-on modéliser l’apprentissage de l’écriture ? ». Sans aucun doute. La modélisation met en évidence l’ensemble des processus qui interviennent dans l’acte d’écriture. Elle leur donne un cadre et sert de base à leur organisation.
Tout cela, exprimé ainsi, peut sans doute paraître théorique, pourtant c’est le fondement même de la pratique. L’ignorer équivaudrait à construire une maison sans faire de plans.

-Doit-on distinguer la « préparation à l’écriture » du « graphisme » ?
Oui. Graphisme et écriture sont de nature différente. La préparation à l’écriture répond aux impératifs de sa modélisation. Dès leur aboutissement l’enfant produit de l’écrit ; c’est-à-dire est capable d’écrire correctement et est appelé à réfléchir pour écrire afin que l’écrit fasse sens. Avec le graphisme traditionnel, l’enfant n’est pas confronté aux contingences spatiales de l’écriture, la tenue du crayon et son maniement n’entrent pas en compte non plus. Leur seul point commun est ténu : le graphisme laisse une trace sur un support, certaines composantes de l’apprentissage de l’écriture également.

« A mon avis, il n’y a pas de priorité sinon
celle de donner aux enseignants les moyens
de savoir comment fonctionne réellement
l’acte d’écriture »

-Est-ce que l’apprentissage de la cursive en Maternelle est une hérésie ?
Bien loin d’être une hérésie, c’est un lieu privilégié pour cet apprentissage. Toutes ses étapes peuvent se faire à travers le jeu, sans pression sur l’enfant et sans même qu’il se rende compte, avant d’en arriver à la dernière phase, que toutes ces compétences qu’il acquiert lui serviront à apprendre à écrire. Quand il commence ses premiers écrits, il se rend compte qu’il sait faire et il peut analyser rétrospectivement la démarche. L’accès à l’écriture est ainsi facilité et sécurisant. Il permet à l’enfant de construire sa scolarité future sur un projet de réussite.

-Auriez-vous un conseil à donner à un enseignant d’élémentaire qui constate que des enfants tiennent mal leur stylo, tracent les lettres de manière catastrophique et semblent hermétiques à tout changement d’habitude ?
Le conseil le plus nécessaire est d’essayer de convaincre leurs collègues de maternelle et de CP de revoir leur méthode d’enseignement de l’écriture. Ensuite, pour les cas légers elles peuvent essayer des tentatives de remédiation sur la base de mes cahiers publiés chez Hatier dont le dernier « remédiation » sort prochainement. Enfin, pour les cas plus lourds, je leur conseille de diriger les enfants vers des rééducatrices en écriture. Il y en a peu, mais on en trouve. Il y en aura prochainement d’autres. Une rééducation demande en moyenne 4 à 6 séances chez une rééducatrice confirmée, 6 à 10 chez une débutante.

-Quel regard portez-vous sur l’enseignement actuel de l’écriture ?
Suis-je obligée de répondre à cette question ?

-Que faut-il changer en priorité ?
A mon avis, il n’y a pas de priorité sinon celle de donner aux enseignants les moyens de savoir comment fonctionne réellement l’acte d’écriture.

-Êtes-vous d’accord pour intervenir de temps à autre sur Tilékol pour que nous parlions d’un point particulier de l’apprentissage de l’écriture ?
Volontiers

Merci !

[Mise à jour du 22 février 2012 à 13 h 24: Mme Dumont a désiré modifier légèrement deux de ses réponses. Nous reconnaissons là le souci du détail qui la caractérise. Bien entendu, nous avons immédiatement apporté les modifications demandées.]


Vous avez bien lu: les colonnes du blog de Tilékol sont ouvertes à Danièle Dumont, nous aurons l’occasion de la recevoir à nouveau. Je vous en reparlerai.
Comme je vous reparlerai du « geste d’écriture » plus en détail, bientôt. Très bientôt.

Mais en attendant, je vous conseille d’explorer le site web de Danièle Dumont:
http://legestedecrituredanieledumont.fr/

Et je rajoute que « Le geste d’écriture » est disponible sur Amazon en version papier et en version « Kindle », ce qui est un « plus » pour ceux qui apprécient les avantages de la lecture sur liseuse électronique.



   

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