Une fois de plus, nous allons parler des libraires, une fois de plus nous allons parler d’Amazon. Une fois de plus, je voudrais faire la même proposition aux libraires, et ce coup-ci, je voudrais m’adresser directement à Gérard Collard, qui est un porte-étendard passionné des libraires indépendants français. Lira-t-il cet article ?

Un homme en colère. David contre Goliath.

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Monsieur Collard, vous demandez qu’on vous fasse des propositions, en voici.

 


Gérard Collard est un représentant passionné et fougueux des amoureux du livre et des libraires, des vrais, ceux qui vous accueillent dans leur librairie, vous conseillent, lisent ce qu’ils vendent et vendent ce qu’ils lisent.

Je ne suis jamais entré dans son antre, « La Griffe noire », pour la seule et unique raison que j’habite à 10 000 kilomètres de là… Mais je l’imagine très bien, au milieu de ses rayonnages, depuis des années, dans son univers chéri, des bouquins partout, jusqu’au plafond, des auteurs, des éditeurs, tout un microcosme hautement culturel visité par des amoureux de la littérature, des idées, de l’encre et du papier.

Un libraire indépendant comme il y en a encore beaucoup en France, pour combien de temps ?

Gérard Collard est en colère. Contre Amazon et contre la passivité des pouvoirs publics.

Que reproche-t-il à Amazon ? De tuer une profession.

Comment UN site web peut-il tuer une profession ?

Voici les explications de Monsieur Collard. Amazon, c’est :

-Un siège social au Luxembourg : moins de TVA, moins de taxes sur les bénéfices.
-Des entrepôts géants employant une main d’oeuvre peu qualifiée.
-Des « règles du jeu » de la concurrence faussées.
-Une impossibilité de lutter à armes égales.

Tout ceci est vrai.

La bataille est-elle perdue d’avance ?

La balle est où, d’après vous ? D’après moi, elle est dans le camp DES LIBRAIRES.

Je suis utopique et naïf ? Certainement, ce sont d’ailleurs mes deux qualités principales. Mais j’ai des arguments.

Commençons par expliquer à mon avis ce qu’est Amazon.

Amazon story

Amazon est avant tout l’entreprise d’un homme, Jeff Bezos, qui n’a pas mené sa barque au hasard, et qui a eu des idées fulgurantes.

Idée N°1 : un stock immense à portée de mains

Lorsqu’Internet est apparu, il a décidé de vendre des bouquins par correspondance. En 1994. Dès le départ, il a décrété qu’il allait être le plus grand libraire du monde. Tout le monde l’a traité de fou. Il n’était qu’obstiné.

Il a commencé par déménager et aller habiter à Seattle, la ville des Etats-Unis où se concentraient la majorité des grossistes en livres. Cela s’appelle être décidé et agir.

Il s’est immédiatement retrouvé avec, à portée de mains, un stock de livres infiniment plus important que celui du plus grand des libraires « en dur », sans avoir à le financer. Pas si bête, le Jeff.

Idée N°2 : inventer le système de l’affiliation

Ca, c’était carrément un trait de génie, et ça se passait – retenez cette date – en 1996.

L’affiliation consiste à rémunérer les autres sites web pour faire la promotion de sa « boutique », appelons les choses par leur nom.

Grâce au principe de l’affiliation, des milliers de petits sites puis de blogs ont renvoyé leurs visiteurs vers Amazon, et ont touché un petit pourcentage sur les ventes qu’ils provoquaient. Et il était pour qui, le plus gros pourcentage, d’après vous ?

Ce système a permis à Amazon de se faire connaître à une vitesse phénoménale et de ratisser le web comme un chalutier géant ratisse l’océan au point de mettre en péril, puis de tuer les petits libraires américains.

Idée N°3 : s’adapter et voir à long terme.

Ce qui s’est passé ensuite s’appelle un phénomène de « boule de neige ». Amazon a grossi, a monté des entrepôts lui permettant d’être encore plus réactif, a fait grossir son site web en impliquant ses clients – invités à donner leur avis sur les livres qu’ils avaient achetés – et en se souciant de leur satisfaction.

Je ne sais pas si vous avez déjà fait l’expérience du service clients d’Amazon : il est d’une incroyable efficacité. Rien à voir avec ceux d’autres gros acteurs économiques qui sont tellement planqués qu’il est impossible de les localiser, ou bien qui vous prennent sciemment pour des idiots, en faisant simplement acte de présence mais en se fichant bien de vous. Pas de ça avec Amazon. Chez eux, le client est respecté, quoi qu’on dise.

Jeffe Bezos a toujours tout réinvesti dans sa « boîte ». Il n’a fait ses premiers profits qu’en 2001. Il ne s’est jamais arrêté d’investir, d’occuper le marché, en utilisant souvent des pratiques interdites chez nous, comme la vente à perte. Un opportunisme jusqu’au-boutiste, en utilisant ce que la loi lui permet.

La colère de Gérard Collard.

Cette colère est celle d’un homme et d’une profession qui voient le sol se dérober sous leurs pieds. Et qui voudraient voir le gouvernement accourir à leur rescousse. C’est bien, c’est une forme de contre-lobbying, ça met en lumière les problèmes, et parfois (mais tellement rarement !) ça donne des résultats, comme le prix unique du livre, dernier rempart contre les envahisseurs multinationaux.

Que peuvent faire les libraires ?

Tout d’abord, remettons les choses en perspective. Lorsque la FNAC s’est développée il y a une trentaine d’années, elle a tué sans vergogne les petits disquaires de quartier. Aujourd’hui, c’est Amazon qui est en train de tuer la FNAC. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Ensuite, posons-nous la question de savoir ce qu’est un libraire en 2013. Et qu’est-ce qu’un libraire tout court, d’ailleurs. C’est un vendeur de livres. Le monde évolue, les formes de vente évoluent, les livres eux-mêmes évoluent (en devenant virtuels), le libraire doit évoluer. Les ventes se font sur le web ? Il doit aller sur le web. Et non pas pour avoir simplement une jolie carte de visite en ligne, mais pour VENDRE.

J’ai essayé de nombreuses fois de contacter Gérard Collard pour lui parler du problème, présomptueux que je suis. Sans succès. Je lui ai envoyé des mails, des messages via Facebook, j’ai laissé des questions sur son site web, j’ai téléphoné à sa librairie, toujours sans succès. Comme il demande dans sa vidéo qu’on lui fasse des propositions, je voudrais donc lui faire une lettre ouverte. Peut-être la lira-t-il un jour ?

Lettre ouverte à Gérard Collard

Tout d’abord, cher monsieur Collard… Merci d’exister !

Merci pour votre passion, pour votre humour, pour votre sérieux, pour votre érudition, pour votre sens de la communication. Vous faites beaucoup pour votre librairie, et vous faites beaucoup pour votre profession.

Savez-vous que les amoureux des livres AIMENT leur libraire ? Qu’ils n’ont pas envie de le voir disparaître ?
Et savez-vous que nombre d’entre eux font aussi leurs emplettes sur Amazon ?
Vous êtes-vous posé la question « pourquoi ? »

Pour le service qui consiste à livrer rapidement et gratuitement ? Oui. Mais ce n’est pas la raison première.
La raison première, c’est qu’ils CONNAISSENT le site Amazon, parce que le site Amazon est partout. Sur une infinité de sites, de blogs, de petits, de gros, qui renvoient tous leurs visiteurs vers Amazon en échange d’une petite commission ou bon d’achat. Cela s’appelle l’affiliation et c’est l’affiliation qui a fait Amazon.

L’affiliation est pratiquée par Amazon depuis 1996.
Depuis dix-sept ans.

Pourquoi, dix-sept ans plus tard, les libraires ne pratiquent-ils pas l’affiliation ?
POURQUOI ?

Ce n’est pas votre métier ? Mais bien sûr que c’est votre métier. Internet fait maintenant partie de votre métier, que vous le vouliez ou non. Demandez à Darwin ce qu’il advient des espèces qui ne s’adaptent pas à leur environnement.

L’affiliation est partout sur Internet, pourquoi les libraires ne s’y mettent-ils pas ?
POURQUOI ?

Savez-vous que vous avez quelque chose qu’Amazon n’a pas ? (Enfin, pas pour l’instant…)
Vous avez des LIBRAIRIES. Les gens vous connaissent, ont un rapport AFFECTIF avec vous, vos rayonnages, vos bouquins, votre vitrine, votre nom, votre logo. Dans votre quartier, dans votre ville, dans votre région et au-delà, des milliers de gens ont des blogs ou des sites et ne demanderaient pas mieux que de faire votre promotion, s’ils en avaient la possibilité, en échange d’une peccadille sur les ventes qu’ils vous rapportent.
Vous auriez une vitrine démultipliée et des « fans » qui visiteraient votre site sans même réfléchir.

Cela grignoterait votre marge ? Oui et non. Les ventes que vous faites déjà ne seraient pas amputées. Cela vous apporterait des ventes supplémentaires avec une marge un peu réduite, c’est tout.

J’insiste : cela vous apporterait des ventes supplémentaires de la part des clients qui vous connaissent. Des gens de votre région, majoritairement (Je parle là pour des librairies moins connues que la vôtre). Autant de ventes qu’Amazon n’aurait pas.

Est-il trop tard pour agir ? Jamais, jamais, jamais.

Cela coûte-t-il cher à mettre en place ? Non, non, non.

Vous n’avez pas besoin dans un premier temps d’avoir un système aussi sophistiqué que celui d’Amazon.
Savez-vous que le sponsor du minuscule site web que vous êtes en train de visiter vend quelques livres électroniques et possède un système d’affiliation, fonctionnel, qui lui a coûté moins de 150 euros à mettre en place ?

Voici, concrètement, mon humble proposition :

-Mettez en place un système d’affiliation. Faites porter vos efforts là-dessus.

-Réservez une partie de votre site aux affiliés, en leur proposant des images comme celles ci-dessous, qu’ils pourraient récupérer d’un simple glisser-déposer et installer sur leur site, en les liant au vôtre avec leur petit lien d’affilié. Les visiteurs aboutiraient sur votre site et y feraient leurs emplettes.

-Faites fonctionner vos réseaux et recrutez des dizaines, des centaines de sites web qui feront votre promo, en commençant par ceux de votre région. Proposez-leur une commission ou un petit pourcentage sous forme de bons d’achat, par exemple. Et ratissez le web à votre tour, en mettant en avant VOS arguments.

Ca, c’est ma première proposition. J’en ai une deuxième.

Ne demandez pas d’argent au gouvernement. Ca, comme vous l’expliquez dans votre vidéo, ce n’est pas le principal.

Mais faites porter vos efforts sur les frais d’expédition. Prenez comme cible la Poste. Bougez-vous, faites des propositions, allez voir le ministre, le Président, les journalistes, faites du ramdam et essayez d’obtenir des conditions spéciales, des tarifs préférentiels, une exception culturelle sur les tarifs postaux pour les libraires.

Parce que la gratuité des frais d’envoi, au moins à partir d’un certain montant, c’est un argument de taille. Vous la proposez déjà sur votre site. Bravo.

Je ne sais pas si ce sera suffisant.

Le but du jeu n’étant pas pour vous de vous installer au Luxembourg pour payer moins d’impôts sur les bénéfices et de monter des entrepôts géants, mais tout simplement de faire des bénéfices, ce qui est le but recherché par toute entreprise sous peine de mort.

J’ai écouté votre appel, j’y ai répondu, je vous ai donné deux idées précises, deux petites idées qui vous paraîtront ridicules mais auxquelles je crois dur comme fer, surtout concernant la première qui est une arme fatale.

Amazon n’est pas le diable, c’est le résultat de la vision et de l’action d’un homme.

Je voudrais que les libraires français aient une vision et agissent en piquant quelques armes à leur adversaire.

Si vous bougez, vos clients bougeront.

Rien n’est jamais acquis, mais rien n’est jamais perdu.

Avec toute mon amitié,

Michel

 

Voici ce que j’aimerais voir sur des milliers de sites :

griffe-noire

Des best-sellers, des coups de coeur, mis en avant, partout. La règle du jeu, ce n’est pas Amazon qui l’a inventée. Elle se crée tous les jours, sur le web, qui est un espace de création infinie, mais aussi une jungle sans merci.

 

A suivre…

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