Ils sont petits, ils sont désuets, ils ne sont pas électroniques ni connectés, ils sont quasiment tombés dans l’oubli depuis des décennies… Ce sont les bons points. Ils sont une espèce en voie d’extinction. J’ai tenté l’expérience de la réintroduction en milieu naturel.

Les élèves les ont bien acceptés…

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"A la manière d'Andy Wharhol" Le visuel des bons points vient du site http://ecolereferences.blogspot.com

« Un peu à la manière d’Andy Wharhol »
Le visuel des bons points vient du site http://ecolereferences.blogspot.com

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…Et j’ai eu droit à deux grosses surprises.

Il y a quelques semaines, je suis tombé par le plus grand des hasards sur une page web du site « Orpheecole » proposant en téléchargement… des bons points.

Immédiatement, le souvenir de la boîte de Vache qui Rit qui abritait mon « trésor » lorsque j’étais en maternelle (ou au CP ?) m’est revenu. Une boîte dans laquelle je déposais avec soin mes petites vignettes, que je comptais, recomptais et thésaurisais jusqu’au moment où je pouvais les échanger contre une « image », moment de gloire ineffaçable de ma mémoire. C’est ainsi que j’ai appris à jouer avec les nombres de 1 à 10.

Cela se passait il y a trèèèès longtemps et je m’en souviens encore, c’est dire à quel point ça m’a marqué…

Ils étaient de couleur jaune-beige, rectangulaires, et les deux mots magiques « BON POINT » étaient encadrés avec quelques fioritures. Ces petits bouts de cartonette avaient un grand pouvoir.

Des bons points… sérieusement ?

Donc, me voilà en arrêt devant ce document à télécharger. Hilare, je clique et je découvre des mini-images de « Monsieur-Madame », colorées, acidulées, mignonnes et amusantes à souhait.

A ce moment de l’histoire, j’avoue que je me suis posé la question : est-ce que je vais plus loin, est-ce que j’ose, est-ce que je franchis le cap… Est-ce que je vais distribuer ces bons points dans ma classe, sérieusement ?

Je me suis gratté la tête, entrevoyant confusément les reproches qu’on pourrait faire à cette pratique moyenâgeuse. Mais comme ce n’est pas dans mon tempérament d’énumérer des choses négatives, je me suis rapidement mis à passer en revue les points positifs potentiels de la chose.

« Points positifs », ou plutôt devrais-je dire « Bons points Positifs ». Ils ne manquent pas, les trois principaux étant peut-être ceux-ci :

  • Le bon point est un petit élément fortement positif. Il déclenche un sourire, entretient la complicité entre maître et élève, met l’accent sur ses petites et grandes réussites, conserve la motivation.
  • Le bon point permet de personnaliser la récompense en fonction de l’élève qu’on a en face de soi et de son niveau. On n’appliquera pas les mêmes critères aux « bons » et aux « moins bons », et ceux-ci auront enfin à leur portée le petit bout de papier convoité qui concrétisera leur réussite, même ténue, même infime.
  • Les remarques « négatives » à répétition, c’est bien connu, ne servent à rien à partir du moment où elles deviennent habituelles. Par contre, lorsque pour dix remarques positives il y en a une qui dit en substance « tu es capable de faire bien mieux », il y a des chances pour qu’elle soit prise en compte.

Un peu dubitatif quand même, j’ai imprimé sur bristol et découpé soigneusement mes jolis bons points, les ai placé dans une boîte transparente et brillante, et j’ai amené le tout dans ma classe.

Dès le départ : gros intérêt de la part du « public ». Certains « médaillés » prenant soigneusement leur temps pour choisir d’un air grave le petit personnage rigolard.

Cette histoire aurait pu s’arrêter à cette anecdote. Si cela avait été le cas, elle n’aurait pas mérité un article.

Mais voilà, j’ai eu une surprise. Non, deux surprises.

Deux surprises

Kevin (ce n’est pas son vrai prénom) adore le coin-jeux de ma classe (de grande section).

Au niveau « apprentissages », par contre, comment dire… « c’est pas trop son truc ». Il ne maintient son attention que pendant quelques secondes, ensuite il rêve. Le crayon le fatigue. Sa mémoire « n’imprime pas ». Son langage, comme bien des petits réunionnais de quartiers défavorisés, est très pauvre.

Bon, je ne vais pas non plus énumérer ses lacunes; Kevin est un petit garçon très sympathique, heureux en maternelle, mais qui risque de se trouver fort dépourvu quand le CP sera venu. Je suppose que vous avez vous aussi votre petit Kevin à vous.

J’en parle avec humour, mais il n’empêche : j’aimerais vraiment que ce petit gars réussisse. Nous réussirions ensemble… et qui sait ? Sa vie entière en serait peut-être changée.

Le déclic, la fusée qui décolle

Eh bien Kevin a montré une forte sensibilité aux bons points. Il s’est passionné pour ces bouts de papier. Un énorme déclic s’est produit. »LE » déclic, celui dont on parle entre enseignants pendant les récréations, celui qui fait plaisir à tout le monde, celui qui fait mentir les pronostics pessimistes.

Kevin, désormais, veut apprendre. Tout. Il veut savoir lire, il veut savoir écrire, il est sans cesse en attente de nouveaux défis. La fusée a décollé. Grâce aux bons points, qu’il me réclame avec des yeux brillants. Et que je lui distribue avec le même plaisir qu’il éprouve à les recevoir.

Merci, les bons points.

Patrick est en quelque sorte l’opposé de Kevin. Même s’il est un peu tôt pour le dire, il montre des signes de précocité étonnante. Il est très fort, son langage est particulièrement développé, et il a un très mauvais caractère.

La moindre contrariété le fait sortir de ses gonds. Il veut être le premier à parler, le premier à réussir, le premier à gagner. Mais bien souvent, ce n’est pas le cas. Parce que Patrick se décourage très facilement, et est même parfois dans un genre d’état d’esprit d’auto-punition. Il cherche ses frontières sans cesse, et va toujours voir du côté négatif. C’est assez épuisant, pour lui comme pour moi.

Ligne jaune positive

Eh bien le « concept du bon point » a fortement plu à Patrick.

A mon avis, c’est parce que le bon point concrétise, matérialise, démontre le franchissement d’un genre de ligne jaune positive. La ligne qu’il ne voyait pas auparavant alors qu’il la franchissait sans cesse. Il lui démontre que le perfectionnisme est une utopie et que la réussite est à sa portée de mains, facilement.

Merci, les bons points.

Alors voilà. Vous pouvez me traiter de ringard, de rétrograde, de vieux schnock, vous avez le droit.

Mais en ce qui me concerne, cette expérience, je l’ai aimée. Elle apporte de la joie de vivre dans ma classe. Et elle est particulièrement efficace concernant deux élèves que j’ai vu se transformer quasiment du jour au lendemain.

Donc, sans hésitation, je continue !

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