Ceux qui ont connu l’école maternelle d’il y a une trentaine d’années et la comparent avec celle d’aujourd’hui ont parfois des trémolos dans la voix en parlant du passé. Ils ont l’impression qu’on demande quantitativement trop aux enfants et aux enseignants, et par exemple que la grande section se transforme progressivement en cours préparatoire. Ont-ils tort ? Ont-ils raison ?

Je suis loin d’avoir la réponse, mais rassurez-vous, la question ne date pas d’hier…

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Je suis en grande section de maternelle, pas en « mat sup » !
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Et si nous demandions son avis à Pauline Kergomard, qui a « inventé » l’école maternelle, il y a plus de 120 ans ?

Extrait de l’article de Wikipedia qui lui est consacré :

« Inspirée par Marie Pape-Carpantier, Pauline Kergomard est à l’origine de la transformation des salles d’asile, établissements à vocation essentiellement sociale, en écoles maternelles, formant la base du système scolaire. Elle introduit le jeu, qu’elle considère comme pédagogique, et les activités artistiques et sportives. Elle prône une initiation à la lecture, à l’écriture et au calcul, avant cinq ans. »

Certains mots de ce paragraphe sont extrêmement importants :

« Salles d’asile » : aucune intention pédagogique.
« Ecole maternelle » : répétez à haute voix ces deux mots pour bien leur donner leur sens.
« Une initiation à la lecture, à l’écriture et au calcul ».

Bien.

Evitons de tomber dans la nostalgie facile d’un passé que personne ici n’a connu, évitons de le glorifier en psalmodiant « c’était mieux avant ». Les époques sont différentes, les contextes sont différents, les classes sont différentes, les enseignants sont différents, la vie est différente, les attentes sont différentes, le monde est différent…

Notons toutefois qu’il y a un élément qui n’a pas changé depuis cette époque. Cet élément s’appelle « enfant ». Prenez un enfant de quatre ans né en 1880 et un autre né en 2009, offrez-leur un espace où évoluer, et ils se mettront à jouer ensemble comme s’ils avaient fait cela toute leur courte vie.

Posons-nous la question de savoir ce que doit être, profondément, fondamentalement, une école maternelle.

Je vous avoue qu’à mes yeux, la réponse n’est pas simple. Je ne sais que deux choses : une classe de maternelle qui ne sent pas la gouache est suspecte, et voir un élève de maternelle lire ses premières phrases est émouvant.

J’en conclurais peut-être que l’environnement, la philosophie, la manière d’enseigner sont au moins aussi importants que le contenu de l’enseignement. Mais ce serait d’une banalité sans nom.

Appelons à l’aide une spécialiste, en l’occurrence Pauline Kergomard. Voici un passage de son livre « l’école maternelle dans l’école, deuxième série », publié en 1895.

Ce texte est un cadeau qu’elle nous fait à distance. A lire, à relire, de temps en temps. Si j’étais ministre de l’éducation, je le placerais en préambule des instructions officielles… Mais en 1880, le PISA n’existait pas et les rythmes n’étaient pas les mêmes…

      L’école est extrêmement coupable ; elle flatte la manie des parents qui proportionnent le mérite des maîtres au nombre des connaissances qu’ils accumulent dans les jeunes esprits. Les parents veulent commencer trop tôt, aller trop vite, même ceux chez lesquels on s’attendrait à trouver plus de bon sens.

Comme toujours, j’ai des preuves plein les mains de ce que j’avance. En voici une qui m’est fournie par une lettre toute récente :

« Je vous serais bien obligée si vous faisiez paraître dans l’Ami de l’Enfance un article dans lequel je trouverais le moyen d’instruire un garçon venant d’atteindre sa cinquième année, très intelligent, impatient, mais montrant peu de goût pour l’étude, surtout pour l’arithmétique. Je suivrai de point en point vos conseils, car je veux faire consciencieusement mon devoir. »

Pesons les termes de cette lettre.

Cet enfant qui vient d’atteindre sa cinquième année, a par conséquent quatre ans accomplis. Il est « très intelligent », c’est-à-dire qu’il s’intéresse à ce qu’il voit, à ce qu’il entend ; que sa curiosité est éveillée et active, qu’il comprend ce qu’on lui dit, lorsqu’on lui dit des choses à sa portée. On ne me parle pas de sa mémoire ; elle devrait cependant avoir sa place dans le portrait, car autant il est nécessaire de l’éveiller, de la stimuler, de l’alimenter, autant il est essentiel de la distinguer de l’intelligence dont elle n’est que la receleuse. Que de maîtres, que de parents, surtout, s’y trompent ! Que de petits perroquets ont été déclarés des enfants prodiges !

Cet enfant très intelligent est « impatient ». Cela veut dire, peut-être, qu’il est vif, impétueux, difficile à fixer, incapable d’un effort suivi ; que, petit oiseau, il ne supporte pas d’avoir un fil à la patte ? Cela peut vouloir dire, aussi, qu’il presse son institutrice de répondre à toutes ses questions, de mettre entre ses mains tout ce qu’il désire examiner de plus près, de satisfaire, en un mot, toutes ses curiosités intellectuelles ? les deux versions sont peut-être vraies.

Voilà donc un petit garçon intelligent qui termine sa quatrième année sans que le goût de l’étude se soit manifesté en lui, et la famille et l’institutrice s’inquiètent, malgré les dons heureux du petit bonhomme !

Qu’appelle-t-on l’étude, dans ce milieu ? Nous l’appelons, nous, l’application de l’esprit, en vue de comprendre et d’apprendre : application qui dénote que l’individu a conscience de l’utilité du savoir, de l’ivresse morale attachée à la découverte du vrai.

Mais s’il aimait l’étude envisagée dans ce sens-là, ce bébé, il faudrait soigner cet amour comme on soigne une maladie : avec le désir de le vaincre ; il faudrait forcer à rester enfant le petit être trop pressé de devenir homme. Il faudrait développer sa bête pour l’empêcher d’être tuée par sa tête.
Il est assez probable que le mot « étude » n’a pas été pris, par ma correspondante, dans un sens aussi sérieux ; elle a voulu dire que son élève n’aime ni à prendre ses leçons, ni à les apprendre ; qu’il est rétif devant un livre de lecture, devant un cahier d’écriture ou de dictées, et que l’arithmétique, c’est-à-dire la théorie des nombres, n’a pour lui aucun charme. Ah ! s’il s’agissait du calcul, ce serait peut-être autre chose.

Eh bien ! je suis encore pour lui, contre sa famille et son institutrice. Cet enfant n’aime pas l’abstraction : or, quoi de plus abstrait que la lecture ; ou la copie des mots qui ne disent rien à l’esprit ! quoi de plus morne, pour cet être primesautier, que l’instruction puisée dans les livres ! Il m’intéresse, ce bambin ! et j’aimerais bien faire quelque chose pour lui – et ses pareils qui font majorité – j’aimerais à donner un aliment à son intelligence, et à l’amener tout doucement au désir d’apprendre des leçons qui graveraient dans son esprit les choses qui l’ont déjà intéressé, en attendant qu’il prît le goût de l’étude.

Je sais qu’il habite une petite ville, donc il est à proximité de la campagne, et il est plus que probable qu’un jardin est attenant à la maison de ses parents ; de plus, là petite ville est arrosée par une rivière.

Il faut que cet enfant « impatient », dans le sens que j’ai cru devoir donner à ce mot, passe une partie de ses journées en plein air ; or, en gambadant au jardin ou dans la campagne, en glissant pendant l’hiver sur la neige, il demandera, s’il ne l’a déjà fait, puisqu’il est intelligent, c’est-à-dire curieux de savoir, pourquoi il fait plus froid aujourd’hui qu’il y a trois mois ; pourquoi il a tant neigé et ce que c’est que la neige. La vue des arbres dénudés amènera une nouvelle question ; les grands feux allumés dans l’âtre en susciteront d’autres encore. Que de notions intéressantes à déposer pendant l’hiver dans ce jeune cerveau !

Puis la saison deviendra plus clémente, la nature renaîtra, la sève gonflera tous les rameaux, les bourgeons apparaîtront. « Qu’est-ce ? et pourquoi ? » Le jardin et la campagne s’empliront de murmures, de bruits et de vie ; les insectes écloront en même temps que les fleurs. « Pourquoi les abeilles vont-elles dans les fleurs ? » Les oiseaux picoreront. « Que mangent-ils ? » Les hirondelles danseront leur ronde autour des clochers. « Est-ce simplement pour s’amuser? » Les araignées tisseront leur toile. « A quoi bon ? » Et la rivière, « d’où vient-elle ? où va-t-elle ? A quoi sert-elle ? Pourquoi ne roule-t-elle pas toujours le même volume d’eau ? » Pourquoi encore, pourquoi toujours !

La maison, le jardin, la petite ville, la campagnes sont des mines inépuisables; inépuisables, non seulement en elles-mêmes, mais encore parce qu’elles servent de point de départ à des excursions plus étendues. Car il y a sur la terre, et d’après les climats, d’autres plantes, d’autres fruits, d’autres animaux, comme il y a aussi d’autres rivières plus longues, plus larges, plus profondes que celles qui arrosent la petite ville de X… ; il y a aussi des villes plus considérables dans lesquelles d’autres industries sont prospères. Tel objet familier a été fabriqué ici, un autre a été fabriqué là ; un autre plus loin encore et le cercle s’élargira ; il s’élargira jusqu’à l’infini.

Et en même temps l’intelligence du petit élève se développera, son jugement se formera, il deviendra capable d’apprendre, en attendant de devenir mûr pour l’étude.

Et même, pour peu que l’institutrice soit judicieuse et habile, chaque jour elle fera accepter une leçon de quelques minutes sur un des éléments que le petit homme trouve maintenant et avec raison trop ardus. En rentrant à l’école, elle fera dessiner sur le papier, ou sur l’ardoise, le cours de la rivière que l’enfant avait, en jouant, dessinée sur le sable de la berge ; au-dessous du dessin naïf, elle écrira elle-même le nom de la rivière et elle en fera décomposer les éléments à l’élève naguère rétif. Une image qui intéressera le petit garçon fournira un second exercice de lecture ; la légende à inscrire au-dessous amènera tout naturellement un exercice d’écriture et d’orthographe. Quant au calcul (car il ne saurait être ici question d’arithmétique), il faudra inventer des procédés.

Je traversais naguère la partie ensoleillée du jardin du Luxembourg, habitée pendant les après-midi d’hiver par les enfants du quartier, et je songeais à la lettre que je commente, quand mon oreille fut frappée par le son d’une petite voix qui sonnait comme un timbre d’argent « Cinq, six, sept, huit,… onze ! – Tu oublies toujours dix », s’écria en riant une jeune femme, sa mère. Je m’approchai, il y avait sur le sol une rangée de « pâtés » faits en collaboration par la mère et le fils, et c’étaient les pâtés qui servaient de matériel scolaire. Comme les personnes qui aiment les enfants se devinent d’un regard, la jeune femme, me dit : « Je ne peux pas réussir à graver le dix dans sa petite tête « .

 » Faites le dixième pâté beaucoup plus gros », lui répondis-je. Et, quand je suis partie, l’enfant savait le dix et il expérimentait sa nouvelle acquisition en comptant les cailloux, les personnes assises, celles qui passaient devant notre groupe…


Je suppose que vous avez noté l’utilisation du point-virgule 🙂

Remerciements au site « école-références » pour avoir gardé une trace de ces écrits, et de bien d’autres…

Merci Pauline !

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