Quel numérique pour quelle école ? Voici la quatrième partie de cette réflexion sur la manière de faire entrer réellement le numérique dans nos classes de maternelle et d’élémentaire, en étant conscient des gros écueils et des gros potentiels. Il y a du danger, et il y a aussi une opportunité que seule l’école peut fournir.

.
numerique

Le numérique à l’école…

.

Cette opportunité, il s’agit de ne pas la rater…

Amener cette série d’articles à son terme n’a pas été facile. Parce qu’au fur et à mesure que j’avançais dans la réflexion, je voyais apparaître de nouveaux éléments, de nouveaux axes, de nouvelles voies. J’ai expliqué dans l’article précédent que tout ceci me donnait le vertige. Il n’est pas entièrement passé. Il faut faire simple pour s’en sortir.

J’ai eu l’impression d’avancer sur un champ de mines. Le sentiment que je devais à la fois faire très attention à ce que je disais et en même temps assumer mes affirmations.

Par exemple, je suis intimement convaincu que la dopamine est une drogue qui fait des ravages énormes dont nous ne pouvons pas encore apprécier l’étendue des dégâts. C’est trop nouveau, on manque de recul. Certains d’entre-vous ont certainement trouvé cette inquiétude exagérée, voire totalement stupide. Pas grave, j’assume !

Il y a aussi le sentiment d’oublier (peut-être) plein d’aspects du problème. Bah, personne n’est parfait, et je ne prétends pas être un grand spécialiste. Je ne suis qu’un simple instit de maternelle qui s’interroge sur ce que devrait être sa manière d’appréhender un phénomène énorme dans sa classe. Cela aura occupé mes vacances, et cela me permettra de démarrer l’année en m’appuyant sur trois principes simples que j’aurai pu dégager (voir plus bas). Et bien souvent, simplicité = efficacité.

Et si je me trompe, vous serez là pour me corriger, m’apporter à votre tour vos réflexions. Nous sommes entre nous. Donc, je ne risque pas grand-chose 🙂

Le vilain écran qui nous veut du mal

Bon, par quoi on commence ? Ah oui, par le Diable, le vilain écran qui nous veut du mal.

Il y a une phrase que j’aime bien répéter : « Avant tout, le numérique est un progrès technique« . Cela veut dire quoi ? Cela veut dire que le monde hyperconnecté dans lequel nous vivons ne découle pas d’une volonté de changer en mieux l’humain, mais de gagner de l’argent en vendant à des consommateurs avides et conditionnés des produits et des services nouveaux, inédits, « révolutionnaires ».

Et ces produits nouveaux sont techniquement tellement avancés qu’ils ont provoqué un bouleversement total des relations humaines. Relations avec les autres, relations avec « l’information », avec tout le savoir mondial qui est maintenant à portée d’écran, relation avec soi-même. On ne vit pas aujourd’hui comme il y a 20 ans.

Business

Ces produits sont en eux-mêmes « neutres », mais ils ont été exploités de manière orientée et intensive par des businessmen qui se sont transformés en apprentis-sorciers. Cela a donné de grandes réussites, cela peut également provoquer de grandes inquiétudes, d’autant plus que les gouvernements, le plus souvent empêtrés dans leur inertie et la mauvaise compréhension du problème, ne répondent bien souvent qu’avec retard et maladresse. Mais pas toujours, heureusement.

Addiction

Donc non, tout ce qui est numérique n’est pas « génial », de nouvelles addictions sont apparues, des réels dangers se dressent un peu partout et les codes mêmes de l’approche de la connaissance et des savoirs sont réinventés chaque jour. Allez vous y retrouver après ça lorsqu’on vous demande de « faire entrer l’école dans l’ère du numérique »!

Zapping

A mon avis, une des grosses conséquences concrètes de la vie numérique s’appelle « zapping ». A tous les niveaux. Impossibilité de se concentrer. Esprit sollicité toutes les cinq secondes. Contact avec le monde qui se virtualise. Murs de verre qui se dressent, invisibles, entre les gens, même au sein d’une même famille. Consommation à l’extrême de contenu hypnotisant .

On est passé d’un suspense de 90 minutes d’un film d’Hitchcock à un rebondissement toutes les 30 secondes de la série « 24 heures chrono ». On est passé de la lecture des Misérables de Victor Hugo (trois tomes de cinq cents pages chacun) à la lecture de tweets de 144 caractères maximum. Le téléphone a perdu son fil et se trouve dans la poche, et il possède un écran qui lui offre le monde. Toujours allumé, toujours disponible. On est passé des veillées au coin du feu à la famille installée devant de multiples écrans, chacun gardant la bouche fermée et les yeux écarquillés. Il paraît qu’aimer, c’est regarder ensemble dans la même direction. En l’occurrence, regarder un écran…

Vous pouvez penser que j’exagère et que je suis un vestige du temps passé. Encore une fois : pas grave, j’assume !

Les côtés incroyablement positifs du monde numérique

Et j’assume d’autant mieux que je suis bien conscient des côtés incroyablement positifs du monde numérique dans lequel nous vivons. Ce monde qui a tout pour nous rendre plus intelligents, plus cultivés, plus civilisés, plus efficaces. Qui met le savoir et le contenu du monde à portée de mains, qui abolit les frontières physiques, qui nous interconnecte avec une facilité extrême. Qui nous apporte des solutions, toujours plus de solutions.

A l’école, nous accueillons les petits nouveaux de cette humanité nouvelle.

Ils sont nés dans le monde d’aujourd’hui, et ils n’ont aucun problème avec l’environnement informatique, numérique, digital, connecté, appelez-le comme vous voulez.

Aucun problème, vraiment ? Hum, je pense qu’ils ont un problème, et un gros, en fait.

Leur problème, c’est un problème de vision.

Ils ne voient de ce monde que ce qui leur est montré. Et on ne leur montre pas tout.

On ne leur montre pas tout

On leur montre comment se procurer gratuitement des doses de dopamine à consommer sans modération, on leur montre comment rester superficiel, comment consommer sans réfléchir, comment faire des copier-coller, comment détester chercher, comment détester produire, créer, comment se sentir fatigué d’avance devant un effort à long terme alors qu’il est tellement plus simple d’obtenir une satisfaction à très court terme.

Et le rôle de l’école ? Finalement, c’est facile : « il suffit » de leur montrer tout ce qu’on ne leur montre pas ailleurs. On peut le faire sans le moindre contact avec le numérique – écoles Steiner – on peut le faire avec un contact réfléchi et raisonné avec le numérique – écoles Tilékol 🙂

Démarche volontaire et réfléchie

Mais dans tous les cas, cela répond à une réflexion en amont, à une démarche voulue, pensée, et mise en application de manière contrôlée. C’est indispensable, et ça il faut absolument l’apprendre aux enseignants, à mon humble avis. Et il faut le faire maintenant.

Pour nombre d’entre nous, le réflexe à l’introduction du numérique en classe est de « trouver des logiciels et des jeux sympas ». Qui entraînent à la numération, à la lecture, à l’écriture.

Qui occupent certains élèves pendant que d’autres « travaillent » avec l’enseignant. Aïe, je l’ai dit.

La recette de l’addiction

Méfiance : les petits jeux anodins qui occupent sont vicieux. L’exercice proposé est souvent attractif, sonore, amusant, composé de brèves « parties » qui ne demandent qu’à être encore recommencées. Vous avez reconnu là les caractéristiques de l’entrée dans le monde merveilleux de la dopamine.

Attention, ces jeux ne sont pas créés au hasard. Certains éditeurs travaillent particulièrement le côté fascinant de l’écran, cherchant à provoquer chez l’élève-joueur le « flow ». Le « flow », c’est la sensation que connaissent bien les amateurs de jeu vidéo : le sentiment de contrôle total, d’immersion, de puissance, d’habileté, qui fait disparaître l’environnement immédiat et la notion même de temps passé. Dans le « flow », le joueur est dans une bulle hypnotique, et n’allez surtout pas le déranger en pleine action, sa réaction risque d’être un peu vive… Vous avez dit « drogue » ?

Le but donc de certains éditeurs de jeux éducatifs est de provoquer cet état de « flow » et de l’utiliser pour apprendre les maths, les sciences, l’orthographe. On appelle cela les « serious games ». Ca ressemble à un jeu, ça utilise les mêmes ressorts qu’un jeu, mais ce n’est pas un jeu, c’est du sérieux. Qu’ils disent.

Alors, bien sûr, on ne va pas couper l’ordi sous prétexte que l’élève de maternelle est en train de faire une partie de « compter les pommes » du merveilleux site pepit.be… D’autant plus que si ce même élève ne faisait chez lui que ce type d’activité connectée, il n’en tirerait pas de conséquences négatives, au contraire.

Mais le numérique à l’école, ce n’est pas QUE ça.

« L’école lui aura montré un « autre » usage du numérique »

Tenez, prenez une tablette, n’importe laquelle, iPad, Android, peu importe. Quel est le point commun à 95% des tablettes ? La caméra.

Montrez à vos élèves comment se servir de la caméra d’une tablette, utilisez-la en langage, en expression, confiez-là à un groupe, et vous serez étonné du résultat. Les productions vidéo sur tablette des enfants, même très jeunes, ont un énorme avantage, que vous ne trouverez avec aucun autre appareil : l’immédiateté.

L’élève se filme, s’enregistre, et immédiatement, se voit et s’entend. Et immédiatement, il voit ce qui cloche. Et immédiatement,il veut refaire une prise. Et immédiatement, il se corrige de lui-même et s’améliore. C’est magique !

Et lorsqu’il rentre chez lui, il va emprunter la tablette de ses parents pour les filmer. L’école lui aura montré un « autre » usage du numérique.

Allons plus loin : sur iPad, il existe une application récente, et carrément fantastique, qui s’appelle Voice. Avec Voice, il est très facile de créer de petits films sonores et animés, de grande qualité, très professionnels, en quelques minutes. Mettez Voice dans une classe de CE ou de CM et laissez les élèves s’exprimer. Ils vous illustreront les avantages pédagogiques de la reformulation et créeront des petites « capsules » les transformant en mini-professeurs.

.

Capsule réalisée en autonomie par les élèves de François

.

Et lorsqu’ils vont rentrer chez eux, ils demanderont à leurs parents de télécharger Voice sur leur tablette (ou la le téléchargeront sur la leur). L’école leur aura montré un « autre » usage du numérique.

En maternelle, il y a une « app » vedette, disponible à la fois sur iPad et sur Android, et qui s’appelle Book Creator. Elle permet de créer de petits livres électroniques sonores et illustrés, les élèves la maîtrisent en deux temps et trois mouvements.

.

Un livre électronique réalisé par les élèves de maternelle de Véronique

.

Et lorsqu’ils vont rentrer chez eux (vous connaissez la suite).

Voyez-vous le point commun entre ces trois exemples?

Création, communication

L’élève n’est plus un consommateur de contenu, mais il produit, il crée lui-même un contenu qu’il va ensuite partager. Partager en classe, mais aussi au-delà, par exemple sur le blog de classe.

Eh oui, un blog de classe, en prenant toutes les précautions nécessaires, bien entendu. On peut en monter un en deux minutes, sans avoir besoin de connexion dans la classe, à partir du moment où il y a un point d’accès dans l’école.

Un blog de classe, un compte Tweeter, un dossier partagé Evernote , ou tout bêtement une adresse mail pour la classe : les productions sortiront de l’école et iront dans les familles, chez les correspondants, rejoindront la sphère Internet. Et croyez-moi, les élèves soigneront leurs production.

Récapitulons les différents aspects du numérique, transposables en classe :

Points négatifs de la technologie numérique :

  • Addiction (dopamine)
  • Zapping, perte d’attention
  • Perte de contact avec le monde réel
  • Perte de contact avec les individus physiques
  • Absence d’interactions physiques, de manipulation, de contact avec la matière et les objets
  • Savoir « préfabriqué », disponible mais non assimilé
  • Cantonnement à un seul type d’usage (réseaux sociaux, jeux addictifs, etc…)

Points positifs de la technologie numérique :

  • Savoir mondial disponible en un clic
  • Applications rendant les apprentissages ludiques et attractifs
  • Communication facile et instantanée avec un nombre illimité d’interlocuteurs
  • Accès à tous types de contenu (texte, musique, audio, vidéo)
  • Possibilité de création sans limites
  • Possibilité de partage de ses créations sans limites
  • Virtualisation de l’information
  • Attractivité de la présentation des contenus
  • Absence d’obstacles et de perte de temps pour accéder au contenu désiré
  • Diversité des approches (individuelle, collaborative, mutualisée)
  • Etc…

Différents aspects de la technologie numérique utilisables en classe :

  • Applications ludo-éducatives, « sérious games »
  • Supports de résolution de problèmes
  • Support de langage et d’expression orale
  • Création de contenu (texte, musique, audio, image, vidéo)
  • Partage de contenu créé
  • Partage d’informations maître-élève (progressions, plans de travail, documentation, etc…)
  • Communication dans la classe et vers le monde extérieur (familles, correspondants, etc…)
  • Apprentissage du numérique en lui-même (comment utiliser Internet de manière efficace, comment utiliser les différents outils numériques, comment coder, etc…)

 

 …Revenons dans notre classe.

Voici quelques points fondamentaux à mon avis, que je résumerai en trois règles que je mettrai en pratique dans ma propre classe :

  • En maternelle particulièrement, les outils numériques doivent compléter, mais pas remplacer les outils traditionnels. La pâte à modeler, la gouache, les puzzles, les encastrements, jeux de manipulations ne doivent pas être oubliés au bénéfice des tablettes ou des ordinateurs. Au contraire, je pense qu’il faudrait systématiquement les privilégier, parce que l’école est l’un des derniers « sanctuaires » de la manipulation physique qui est tellement importante pour les jeunes enfants…
  • Les jeux, applications ludiques, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Je privilégierai toujours les outils numériques permettant de créer du contenu et de favoriser l’expression, qu’elle soit écrite, orale, artistique.
  • Les applications hypnotisantes, entraînant l’envie de recommencer encore et toujours, seront bannies de ma classe. On les reconnait souvent aux petites musiques excitantes qui les accompagnent.
  • Le numérique est génial pour la création mais également pour la communication et le partage. Je ne négligerai pas cet aspect, et je m’en servirai notamment pour le contact avec les parents d’élèves : blog, tweets, emails, partage de photos, etc…

…Ouf ! Nous arrivons au bout. Merci de votre patience.

Vous l’aurez compris si vous avez lu ce qui précède, mes trois règles d’or seront :

 

1/ Je n’utiliserai jamais les outils numériques au détriment des manipulations physiques. Ma classe est un sanctuaire de pâte à modeler, de gouache et de jeux symboliques !

2/ Je privilégierai toujours les applications favorisant l’expression et la création de contenu sous toutes ses formes. Je traquerai et j’éliminerai sans pitié les jeux addictifs.

3/ Je n’oublierai pas d’utiliser l’outil numérique pour communiquer, que ce soit au sein de ma classe, au sein de mon école ou vers l’extérieur. Je chercherai l’outil le mieux adapté à la communication avec les parents de mes élèves.

Et voilà…

Important : je ne détiens pas la vérité. Je changerai peut-être d’avis dans l’avenir, notamment en ce qui concerne les « serious games ». Mais au moins, j’ai une base solide pour avancer.

Ces trois petites règles sont toutes simples, toutes bêtes, mais il aura fallu au préalable faire le tour (incomplet) de la question pour pouvoir les déterminer.

Dites-moi ce que vous en pensez, dites-moi ce que j’ai oublié…


 


Un peu de lecture ?

Si vous désirez aller plus loin que ce simple article, je vous suggère la visite indispensable de deux blogs d’enseignants. Ils sont fantastiques (les enseignants en question et leurs blogs). 

En maternelle : « Doigt d’école », le blog de Véronique Favre

En élémentaire : « Si c’est pas malheureux », le blog de François Lamoureux

Quelques livres :

Petite poucette, de Michel Serres. Tout petit livre, écrit gros. Son sous-titre nous dit tout : « Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… »
Michel Serres, comme d’habitude, est attachant, érudit, passionnant. Etonnant quand même : ce livre n’existe pas en version numérique !

L’ère numérique, un nouvel âge de l’humanité : Cinq mutations qui vont bouleverser notre vie, de Gilles Babinet. Simplement passionnant.

L’éducation réinventée, de Salman Khan. L’auteur est un genre de Christophe Colomb de l’éducatif numérique. Il a accosté un nouveau continent, un nouveau monde, une nouvelle planète, et il invente aujourd’hui l’une des écoles possible de demain…

Le tsunami numérique, d’Emmanuel Davendikoff. Education : tout va changer. Etes-vous prêts ? Accrochez-vous, ça va secouer.

L’école, le numérique et la société qui vient, de Denis Kambouchner, Philippe Meirieu et Bernard Stiegler. Attention : ce livre sera pour vous si vous aimez les phrases compliquées et le jargon pédagogique. Intéressant et ennuyeux à la fois !



 

Cet article est le dernier épisode d’une série en quatre partie :

Quel numérique pour quelle école ?

Première partie : la molécule du bonheur

Deuxième partie : le côté obscur de la Force

Troisième partie : « c’est une révolution! »

Quatrième partie : dans ma classe…

 

Follow on Bloglovin



   

Vous avez aimé cet article ?

Devenez membre de la tribu et recevez la « newsletter du mercredi »*

*Vous pouvez vous désabonner à tout moment et de manière automatique en cliquant sur le lien prévu à cet effet qui se trouve en bas de CHAQUE message que vous recevez. CNIL N° 1533210

.