Attention, voici l’entrée en scène du méchant. Il faudrait être naïf pour croire que l’irruption de l’ère du numérique n’a que des côtés positifs. Il y a une face sombre. En fait, il y en a plusieurs, et nous n’allons pas les passer toutes en revue. Attachons-nous aujourd’hui à explorer quelques effets de la dopamine, molécule de la récompense, qui nous apporte de la joie, mais pas uniquement.

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En 2014, Darth Vador a un compte Facebook, un compte Twitter, une adresse mail, un smartphone et joue à Candy Crush.

En 2014, Darth Vader a un compte Facebook, un compte Twitter, une adresse mail, un smartphone, joue à Candy Crush, s’enferme dans sa chambre et envoie des SMS à la Princesse Leia au lieu de préparer son bac.

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Cette sacrée dopamine a trouvé un terrain propice à la propagation de ses effets pervers. L’humanité a du souci à se faire.

Dans le précédent article, je vous faisais une petite présentation de la dopamine, générée par notre cerveau, et qui nous pousse, parfois de manière très puissante, à vouloir obtenir une « récompense ».

Cela a permis à nos ancêtres préhistoriques de survivre, même dans un environnement très hostile, et d’aller trouver le courage d’aller chasser (ou cueillir) de quoi se nourrir, même dans le froid de l’hiver, même environnés de prédateurs sauvages. Ils étaient motivés par la perspective d’un bon repas, partagé autour d’un feu, dans la compagnie fort agréable et réconfortante des autres membres de la tribu.

Tribu connectée

« Les autres membres de la tribu »… Eh oui, l’homme est un animal social. Très social, même. Tellement que de nos jours, ce « penchant social » est ciblé, utilisé, exploité à grande échelle par les acteurs de l’économie numérique.

Les outils s’appellent téléphone, SMS, email, ainsi que les « réseaux sociaux » que sont Facebook, Twitter, Google+, MySpace, Instagram et bien d’autres.

Mettons de côté le téléphone, parce que nous le cotoyons depuis longtemps. Analysons le fonctionnement des autres outils : le membre de la tribu des « socio-numericus » va lancer un message, non pas à l’aide de fumée comme les Apaches, mais en utilisant smartphone ou ordinateur.

Il va s’adresse à un autre membre (SMS, email) ou bien à l’ensemble de la tribu (Facebook, Twitter). Et il va recevoir des messages des autres membres.

Lorsqu’il va constater qu’il a reçu un message, une petite bouffée de dopamine va se déclencher, et il va connaître une microseconde de bonheur, sans en avoir conscience. « On s’intéresse à moi ».

Doses à répétition

Que va-t-il faire ? Toujours inconsciemment, il va partir à la recherche, non pas d’un bison dans la prairie, mais d’une autre dose de dopamine. Il va se connecter, ouvrir sa boîte mail, aller sur son mur Facebook. Et hop, il va envoyer un nouveau signal, un nouveau message. Ou simplement consulter ses différents comptes, les sites web qu’il aime. Dans l’espoir d’une mini-série de mini-doses.

Cette action de la dopamine va progressivement prendre le pouvoir dans le subconscient de notre pauvre socio-numericus. C’est ainsi que, sans s’en rendre compte, il va se mettre à agir de manière quasi-compulsive, à la recherche de sa décharge de dopamine, soit comme émetteur, soit comme récepteur.

Il va ouvrir sa boîte mail une fois, cinq fois, dix fois, cent fois par jour.

Il va envoyer SMS sur SMS, se lançant avec d’autres victimes inconscientes dans de longs échanges sur des sujets totalement futiles, pour le seul plaisir de recevoir une réponse. De se sentir en vie.

Il va passer des heures sur Facebook, à naviguer dans les pages des innombrables connaissances, à la recherche de nouveaux « amis » qu’il ne connaîtra jamais mais qui, ô joie suprême, enverront à leur tour des « bouteilles à la mer » numériques, déclenchant à leur tour des pulsions communicatives chez de nouvelles victimes consentantes.

Il va twitter du matin au soir, en moins de 144 caractères, expliquant :
-Qu’il fait beau aujourd’hui
-Qu’il ne fait pas beau aujourd’hui
-Qu’il est en train de prendre son petit dej’
-Que le croissant est vachement bon
-Que, pfff, ce truc, c’est n’importe quoi
-Que personne ne l’aime
-Qu’il n’est pas d’accord
-Qu’il est d’accord
-Etc…

Il va surfer sur le web, au hasard, l’esprit vide, le doigt cliquant sur la souris. Un clic, une dose. Que vais-je trouver ? Un clic, une dose. Marrante, cette vidéo. Un clic, une dose. Vite, un clic, vite, une dose.

Notifications à gogo

Et puis, bonheur absolu, notre homo-numericus va recevoir des notifications.

Ting ! Un nouveau mail.
Pouic ! Un nouvel SMS.
Bip ! Un nouveau tweet.
Ding-dong ! Un nouveau « J’aime ».
Pouet ! Une mise à jour de son app favorite.

Ces notifications vont apparaître simultanément sur l’écran de son smartphone, de sa tablette, de son ordinateur. Et de son bracelet connecté, qui est le nouveau bidule électronique que tout le monde va s’arracher. En attendant les notifications à deux centimètre de sa rétine par le biais de lunettes connectées à écran incorporé. C’est pour très bientôt. Non. Ca existe déjà.

Mais bon, après tout, elle n’est pas bien méchante, penserez-vous, cette gentille addiction au numérique social. C’est plutôt sympa, de communiquer, non ? OK, prenons comme hypothèse que ce n’est pas bien méchant, et essayons d’en voir les conséquences :

-Elle se base sur des échanges COURTS.
-Elle se base sur des échanges IMMEDIATS.
-Elle se base sur une répétition INCESSANTE.

A force de vouloir être connecté aux autres, le socio-numericus va se déconnecter avec lui-même. Avec son entourage immédiat. Avec sa réalité. Avec ses études. Avec les choses importantes qu’il devrait faire et qu’il ne fait pas.

Progressivement, il va confondre « obtenir des résultats » et « recevoir une décharge de dopamine ».

Il ne saura plus ce que signifie le long terme, ni même le moyen terme. Il ne se concentrera plus. Il sera aspiré, avec un sourire béat sur ses lèvres, par son écran, prisonnier par une myriade de fils invisibles à une toile virtuelle. Incapable de bouger. Incapable de s’éloigner, de déconnecter. Conditionné. Drogué.

Au Japon, une enquête sérieuse a conclu que 8,1 % des jeunes connectés ont une addiction pathologique à Internet.

Merci, la dopamine !

Mais ce n’est pas tout.

Cette capacité de « fascination » n’est pas l’apanage des réseaux sociaux, et a été bien comprise, depuis bien longtemps, par d’autres acteurs du monde du numérique, qui sont des « quasi-dealers » et essayent de fourguer leurs doses de dopamine aux masses connectées, moyennant quelques sous (multipliés par des milliards de clients potentiels).

Addictif

Il s’agit de l’industrie des jeux vidéo (et des apps de jeux sur smartphones et tablettes).

Là, carrément, on annonce la couleur : ACHETEZ MON JEU, IL EST ADDICTIF.

« Addictif » est devenu une qualité. Et la qualité addictive des jeux est vantée à grands renforts d’annonces publicitaires, pour attirer un maximum de candidats à l’extase électronique. Vous commencez un de ces jeux, vous ne pouvez plus vous arrêter de jouer. Vous finissez une partie pour immédiatement en commencer une autre. Et vous vous exclamez en riant : « J’y passe des heures ! »

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La nouvelle qualité : "addictif".

La nouvelle qualité : « addictif ».

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Des heures de consommation légale d’une drogue auto-produite par votre organisme.
Des heures pendant lesquelles vous ne faites rien d’autre, bien entendu.

« Addiction : état de dépendance vis-à-vis d’une drogue. »

Dictionnaire Larousse

 

Mais ce n’est pas tout.

Une forme particulière de jeu a vu le jour. Des jeux basés sur les recettes désormais bien connues de la fascination numérique : sons agréables, couleurs qui clignotent, images qui bougent, score à atteindre.

Applications ludo-éducatives

Ces jeux sont rebaptisés « applications ludo-éducatives ».

Certaines d’entre elles (pas toutes, évidemment) n’ont d’éducatif que le nom, mais bernent bien souvent (pas toujours, évidemment) parents et même enseignants.

Vous mettez l’enfant devant un écran, et il passe des heures à « travailler », à « apprendre », de manière « moderne et ludique ».

Et c’est ainsi que vous faites royalement entrer, dès son plus jeune âge, le petit membre de la tribu dans le côté obscur de la force, à grands renforts de « bonbons numériques » empoisonnés…

Le côté obscur de la force, qui va lui montrer un aspect et un seul de cet univers.

Qui va en faire un consommateur avide de plaisirs vides.

Qui va mettre une barrière entre lui-même et les notions d’effort à long terme, de création, d’expression, de construction de son propre savoir, de manipulation physique, d’échanges enrichissants.

Qui va lui faire croire qu’apprendre se fait systématiquement en jouant.

Qui va le rendre incapable d’entrer dans un apprentissage silencieux et concentré, dans une situation-problème demandant réflexion, dans l’abstraction. Dans un livre.

Ce côté obscur de la force va rendre hystériques les « anti-tablettes », les « anti-écrans », les « anti-internet », qui vont taper à bras raccourcis sur les profs qui osent introduire ces objets démoniaques dans leurs classes.

Mais, comme le Yin ne peut exister sans le Yang, si la force a indubitablement son côté obscur, c’est parce qu’elle possède également sa face claire, lumineuse, ensoleillée, positive.

C’est cette face que nous explorerons dans le prochain article

Le numérique, c’est fantastique…


Si vous voulez faire une plongée dans l’addiction numérique, non pas d’un ado écervelé mais d’un adulte sensé, expert, conférencier, spécialisé dans les nouvelles technologies, je vous suggère de lire « J’ai débranché : Comment revivre sans internet après une overdose », de Thierry Crouzet. Lui, il a carrément fini à l’hôpital.



 

Cet article est le deuxième épisode d’une série en quatre partie :

Quel numérique pour quelle école ?

Première partie : la molécule du bonheur

Deuxième partie : le côté obscur de la Force

Troisième partie : « c’est une révolution! »

Quatrième partie : dans ma classe…

 

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