Bic, l’inventeur du stylo-bille, a lancé il y a un peu plus de deux ans son propre système d’ardoise électronique. Certains y voient une alternative pédagogique aux tablettes de type iPad ou Android, d’autant plus que les Bic sont clairement ciblées « éducation ». La solution « tablettes » ultime ? Pas si vite… En effet, à mon humble avis, les ardoises Bic ne sont pas, mais alors pas du tout des « tablettes ».

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Ardoise Bic

 

Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont sans intérêt. Elles sont « un concept ». Mais lequel ? Je vous propose de vous y intéresser dans les lignes qui viennent.

Il y a quelques jours, j’ai rencontré le représentant du système Bic ici, à la Réunion. Je lui ai aussitôt mis le grappin dessus (j’avais découvert le système il y a deux ans mais je n’avais jamais pu le voir « en vrai ») et je l’ai invité à venir à l’école, pour nous présenter ses mystérieux appareils électroniques. Pendant une heure, nous avons découvert la chose, nous avons posé plein de questions, touché et utilisé  ces outils, et nous avons pu nous en faire une opinion.

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Ce ne sont pas des tablettes

Le premier quart d’heure a été assez difficile, et j’avoue que je suis allé de mauvaise surprise en mauvaise surprise. Dans ma tête, je me disais « mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? » Il m’a fallu un moment pour comprendre : si j’étais déçu à ce point, c’est que je m’attendais à découvrir une tablette, au sens où le mot « tablette » est communément entendu en 2015.

Mais voilà : « ce ne sont pas des tablettes, mais des cahiers d’exercices numériques ». Une fois que ma cervelle a intégré cette donnée, mon malaise du départ s’est quelque peu dissipé et j’ai pu partir à la découverte du concept de Bic.

Je vous propose à votre tour d’évacuer une bonne fois pour toutes cette tentation de comparer ces OPNI (objets pédagogiques non identifiés) à des tablettes, en quelques mots :

Une tablette à mes yeux, possède forcément :

  • Un écran tactile, utilisable avec les doigts.
  • Un haut-parleur (au moins).
  • Une sortie casque avec prise mini-jack.
  • Un appareil photo/caméra.
  • Un micro.
  • De plus, une tablette est mobile, transportable…
  • …et peut s’utiliser de manière totalement autonome.

Or, (et vous avez le droit d’être étonné) :

  • L’écran des ardoises Bic n’est pas tactile : vous pouvez le toucher tant que vous voulez avec vos doigts, rien ne se produira…
  • Les ardoises Bic n’ont pas de haut-parleur.
  • Les ardoises Bic n’ont pas de sortie mini-jack (on peut brancher un casque, à condition qu’il soit…USB).
  • Les ardoises Bic n’ont pas d’appareil photo ni de caméra.
  • Ni de micro.
  • Les ardoises Bic ne sont pas faites pour être utilisées à bouts de bras, elles sont transportables d’un point à un autre, mais elles sont faites pour être posées sur une table… Elles sont grandes, épaisses et lourdes.
  • …et elles ne s’utilisent qu’en liaison avec un « ordinateur-maître » qui les commande.

Reconnaissez que c’est un peu déstabilisant, de prime abord !

Présentation du concept

Je vais vous décrire les points que j’ai relevés lors de la présentation. Il est possible que j’aie oublié certains détails ou que j’aie compris de manière un peu approximative certaines subtilités de fonctionnement… Merci de m’en excuser. Vous pourrez me corriger dans les commentaires, ils sont là pour ça.

Les ardoises fonctionnent en groupe

Les objets en eux-mêmes sont assez imposants et rappellent un peu les ardoises « Velleda », mais en plus grand et plus épais. L’écran est encadré par un large rebord, porte-stylet au-dessus et repose-poignets au-dessous.

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Un large contour, un repose-mains et un porte-stylet...

Un large contour, un repose-mains et un porte-stylet…

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On ne peut pas acheter « une » ardoise Bic et la placer dans sa classe. Elles ne sont vendues que par groupes (appelés « stations »), accompagnées d’un chariot de rangement/recharge et d’un ordinateur de type PC, vous allez comprendre pourquoi.

Les prix sont conséquents, jugez plutôt : si j’ai bien compris, il faudra débourser 5 000 euros la station de 6 pièces, 15 000 euros la station de 10 pièces, et 23 500 euros la station de 30 ! (Prix à l’île de la Réunion, je précise que ces prix ne sont pas officiels, mais c’est ce que j’ai noté lorsque nous en avons parlé avec le représentant de la marque).

Comment fonctionne une « station » ?

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Les trois éléments de la station Bic : l'ardoise, le PC (ici tablette Lenovo Think Pad) et le module Wi-Fi

Les trois éléments de la station Bic : l’ardoise, le PC (ici tablette Lenovo Think Pad) et le module Wi-Fi

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Il y a trois éléments :

  • Un ordinateur pour l’enseignant, qui commande les tablettes. On peut aussi utiliser une tablette fonctionnant sous Windows à la place de cet ordinateur, par exemple la série Think Pad.
  • Un petit appareil qui se branche sur l’ordi-maître et qui sert à communiquer sans fil avec le parc d’ardoises (bleu clair sur la photo ci-dessus).
  • Les ardoises proprement dites, qui sont utilisées par les élèves.

Le programme qui pilote le tout et qui est installé sur l’ordinateur s’appelle « Bic Connect ».

Des objets solides, accompagnés d’un stylet

Les ardoises Bic, c’est du costaud. Il paraît qu’on peut monter dessus sans les abîmer. Il n’y a pas de verre sur l’écran, mais une plaque de plastique qui peut se changer.

Sur chaque ardoise, il y a un emplacement pour un stylet. Bien entendu, étant donné que les doigts ne sont d’aucun effet, c’est par le stylet que l’interaction va se faire.

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le stylet Bic et son illustre ancêtre !

le stylet Bic et son illustre ancêtre !

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…Et c’est là que nous retrouvons la « patte-Bic » : l’inventeur du stylo ne pouvait pas ne pas inventer son stylet bien à lui 🙂

L’ardoise Bic, « comment ça marche » :

Le professeur a le contrôle de ce qu’il y a sur les ardoises. Il y diffuse sur les exercices qu’il aura choisis au préalable.

Donc, pensons plutôt l’objet comme un « cahier d’exercices numérique ».

Les exercices proposés sont de plusieurs types, bien définis :

  • Textes à trous
  • Etiquettes
  • Dictées avec casque (à condition d’utiliser un casque avec une connexion USB)
  • QCM
  • Etc…
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Un exemple d'exercice à trous, avec correction automatique : c'est vert, c'est juste !

Un exemple d’exercice à trous, avec correction automatique : c’est vert, c’est juste !

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L’enseignant peut très facilement créer ses propres exercices, avec son propre contenu, et les formater pour qu’il soient utilisables par le système. Il a également à sa disposition toute une iconographie qui lui permet de préparer des cours de sciences, de géographie, etc…

Et il peut également gérer ses corrections, avec des synthèses générées automatiquement lui permettant de suivre ses élèves de manière fine.

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la gestion des corrections se fait sur l'ordi-maître

la gestion des corrections se fait sur l’ordi-maître

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Chaque élève a son compte individuel, et le maître a un contrôle total de ce qu’il a le droit de faire (par exemple, il peut autoriser tel élève à visiter telle page web, et uniquement celle-la).

Il est possible de prévoir une batterie d’exercices qui vont se lancer l’un après l’autre, permettant aux élèves « rapides » d’avoir toujours des exercices à leur disposition et aux élèves plus lents de travailler à leur rythme.

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Les dossiers individuels d'élèves

Les dossiers individuels d’élèves

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De plus, lorsqu’une ardoise est inactive, cela se voit sur l’ordinateur de contrôle ! Plus moyen pour les non-motivés de rêver tranquille…

En solo, en communauté ou avec des éditeurs proposant des produits payants

L’originalité du système Bic, c’est la communauté qui permet un partage facile des exercices : les enseignants ont donc accès à une base de données, dans laquelle ils peuvent piocher à volonté, et qu’ils peuvent à leur tour alimenter avec leurs créations.

Visitez le site Bic-Education et cliquez sur l’onglet « ressources » pour vous faire une idée…

De plus, des éditeurs privés (par exemple SED) proposent du contenu « pro » et payant, déployable sur tout un parc d’appareil.

Quand je vous disais que c’est tout un concept 🙂

 Pour quel niveau de classe ? Pour quel type de pédagogie ?

La réaction immédiate lorsqu’on découvre le système, c’est de dire « c’est pour le cycle 3 ». Mais il est à mon avis difficile de concevoir sa pratique uniquement autour de cet outil, quel que soit le type. L’ardoise propose des exercice, OK. Avec contrôle fin de la part du maître, OK.

…Mais passe-t-on sa journée à faire des exercices ? Certainement pas. Cet outil peut-être utilisé pour l’apprentissage à proprement parler ? Je ne sais pas, donc je ne m’avancerai pas sur ce terrain.

De même, je ne vois pas trop l’utilité en maternelle. Monsieur Bic, si tu veux équiper ma classe pour me convaincre, n’hésite pas 🙂

D’ailleurs, si certains d’entre vous utilisent ces objets dans leurs classes, je les invite à se manifester dans les commentaires. Je sais que des écoles maternelles s’équipent. Ont-elles au préalable fait une véritable comparaison avec des iPad, par exemple ? La réponse m’intéresse, pas vous ?

J’ai quant à moi l’impression que nous sommes là dans une idée de pédagogie très très traditionnelle, et je vois le concept un peu comme un « Bled numérique avec correction automatique ».

En tous cas, une chose est certaine : ces objet ne se posent pas en alternative aux « vraies » tablettes. En parallèle, pourquoi pas, en remplacement, totalement hors de question.

…Des défauts? Lesquels ?

Dois-je le dire ? C’est là que les choses se gâtent et que j’ai quelques critiques à formuler. Ceux qui fréquentent ce blog le savent, je ne suis absolument pas du genre à « casser » pour le plaisir, et je cherche toujours à trouver le côté positif, quel que soit le sujet, quelle que soit la situation.

Donc, si « M’sieur Bic » lit les lignes qui vont suivre, je lui demande de considérer qu’il s’agit d’un avis personnel, mais argumenté, d’enseignant de terrain confronté à la réalité des apprentissages et pratiquant déjà la tablette dans sa classe.

Premier défaut : l’écran

L’écran est d’une qualité vraiment inacceptable en 2015, surtout lorsqu’on voit le prix du matériel. Il est très pixellisé, les couleurs ne sont pas vives, la surface en plastique n’est pas vraiment agréable et lorsqu’on le regarde de manière oblique, c’est-à-dire sans se placer exactement au-dessus, on perd beaucoup en lisibilité. Il suffit qu’un élève soit devant une table un peu haute, et il ne verra pas grand-chose.

Deuxième défaut : le stylet

Lorsque j’ai eu l’objet entre les mains, mon premier réflexe a été de tracer rapidement quelques lettres. J’ai commencé par un « é », et là, souci : le début du tracé de ma lettre n’était pas pris en compte, pas plus que l’accent. Comme s’il était nécessaire d’avoir quelques milli-secondes d’amorce avant que le trait ne se matérialise à l’écran. A moins d’écrire tout doucement…

Pour un outil destiné entre autres à l’apprentissage de l’écriture, il y a comme un problème. Je connais bien l’écriture au stylet sur tablette, j’en ai toute une panoplie pour mon iPad et je pratique également les stylets Samsung utilisés dans la gamme « Note ».

Ces derniers (les Samsung-Wacom) sont réellement excellents, ce sont les meilleurs et de loin, mais bien entendu ils demandent un appareil conçu spécialement pour eux, avec une « surcouche » transparente sur l’écran qui leur permet d’interagir efficacement.

Or, justement, ces ardoises Bic sont conçues pour être utilisées exclusivement au stylet, il serait donc logique que ceux ci fonctionnent de manière particulièrement réactive !

Voilà pour les défauts « matériels », je pense qu’ils devraient logiquement être résolus lors de la sortie de la nouvelle version des ardoises, l’actuelle datant de 2012, ce qui est quasiment préhistorique pour ce type d’objets qui évoluent à une vitesse qui affolerait Darwin lui-même.

Et je suis obligé de rajouter un autre défaut (Désolé, Bic)…

Troisième défaut : l’apprentissage de l’écriture

Là, nous arrivons à un problème fondamental. Mais qui peut être résolu, probablement facilement, de manière logicielle.

Il s’agit du problème qui ne touche pas « que » Bic et que j’expose de manière récurrente depuis que ce blog existe.

Les ardoises Bic sont aussi conçues pour apprendre à écrire, et d’ailleurs c’est un des arguments mis en avant par la marque et ses représentants.

Et une fois de plus, les modèles d’écriture passent obligatoirement par l’utilisation de polices de caractère de type « cursive ».

Et c’est là qu’il y a un problème. Comment peut-on prétendre apprendre à écrire à la main à quelqu’un en lui montrant un modèle « tapé » avec une police de caractère ?

Image © Bic

Image © Bic

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Comment peut-on lui faire comprendre les subtilités de la zone d’attaque des lettres, par exemple ?

C’est comme si vous vouliez apprendre à un débutant à utiliser un tournevis. Vous lui mettez l’outil dans une main, une vis dans l’autre, vous prenez une planche, vous lui dites « fais comme moi »… Et vous sortez une visseuse électrique. « ZZZZIM ! » Vous avez vissé. « Allez, à toi, prends ton tournevis et fais pareil »…

Non, non, ce n’est pas possible ! Pour apprendre à un enfant à écrire, il faut lui donner un modèle écrit à la main ! Ou alors, on le met devant un clavier…

Je peux à la limite concevoir que certains enseignants préfèrent utiliser des fiches toutes faites trouvées çà et là, mais quand on crée un outil comme cette ardoise électronique, on devrait pouvoir donner la possibilité au maître de préparer ses modèles d’exercices d’écriture… en utilisant lui aussi le stylet !

C’est peut-être d’ailleurs le cas, mais ce n’est pas ce que j’ai compris. Si c’est le cas, je fais à M’sieur Bic mes plus plates excuses.

Et les qualités, alors ?

Des qualités, il y en a, et d’ailleurs elles sont fort bien expliquées sur le site de Bic : C’est du matériel conçu en France, solide, réparable, fait pour durer, présenté en chariot fermant à clé, compatible avec les TNI, qui n’intéresse pas vraiment les voleurs parce qu’il n’est conçu que pour un usage pédagogique.

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Le dessous de l'ardoise : en métal, solide, qui ne craint pas les chocs

Le dessous de l’ardoise : en métal, solide, qui ne craint pas les chocs

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Les données sont sécurisées, l’enseignant peut créer ses propres exercices et les partager avec la communauté d’utilisateurs, l’individualisation est possible et facilement mise en oeuvre, les corrections sont aisées, les utilisateurs sont encadrés de façon sûre.

C’est un concept intéressant, reconnaissons-le, et qui peut évoluer dans le temps. C’est une solution « clés en mains » ultra-ultra-ultra fermée, certes, mais qui visiblement fonctionne avec ceux qui sont en accord avec l’idée générale de l’utilisation du produit.

Conclusion…

A mon avis, l’ardoise Bic ne doit surtout pas être considérée comme une tablette. C’est un objet « cahier numérique », qui devait de toutes manières finir par être inventé. C’est chose faite.

Je pense que la sortie d’une version 2, avec un écran de meilleure qualité et un stylet plus performant, serait une évolution logique et une bonne idée. A condition que la version 1 soit rentable et assez largement diffusée, cela va de soi.

Je pense également que la partie logicielle va évoluer. Je suggère fortement aux concepteurs de prévoir la possibilité de créer des modèles d’exercices d’écriture manuscrite (contactez-moi, j’ai plein de choses à vous dire) …Bien qu’à mon avis, pour cet usage, rien ne remplacera jamais le « Bic » et le papier…

J’ai employé volontairement le mot « Bic » pour décrire le stylo : parce que cette invention a réellement constitué une rupture technologique qui a modifié le rapport de l’homme à l’écriture. Bic en a été l’initiateur et se lance depuis deux ans dans un autre défi, et un gros. Tout reste à inventer, tous les possibles sont devant nous, et des changements de leaders dans le domaine peuvent se produire sans crier gare.

Je ne sais pas si cette solution est vouée à un avenir et si celui-ci sera glorieux, mais on ne peut que louer l’esprit d’entreprise et le volontarisme d’une société qui a toujours innové et qui aurait tort de ne pas vouloir entrer à son tour dans la danse de la révolution numérique, par une voie qui n’est certainement pas la plus facile : celle de l’éducation.

 

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