Est-il logique et souhaitable pour un enseignant d’utiliser un ordinateur pour écrire en cursive, dans le cadre de l’apprentissage de l’écriture ? Une machine qui imite l’écriture humaine est-elle un outil pédagogique ? La question mérite d’être posée.

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La sortie de la police de caractère cursive de Danièle Dumont est l’occasion de se pencher sur la question, par le biais d’une petite interview que voici.

A mon avis, chaque type d’écriture peut être une réponse technique à la question suivante : « qui écrit : un humain ou une machine ? Et avec quoi ? »

Les sumériens poinçonnaient l’argile.

Les scribes romains écrivaient au marteau et au burin, si j’en crois ma collection d’Asterix.

Les moines copistes du Moyen-Age devaient composer avec la pointe de leur plume d’oie, d’où les pleins et les déliés et les bâtonnets verticaux caractéristiques de l’écriture gothique.

Les chinois antiques sculptaient des blocs de bois.

Gutenberg utilisait des caractères de plomb. (Et non, il n’y a pas de « m » avant le « b » dans « Gutenberg », je sais ça fait drôle mais c’est comme ça).

La main contemporaine tient le stylo, et s’en sert pour tracer des lettres. L’écriture cursive permet d’écrire de manière rapide et fluide. (Et pour certains, illisible).

Et c’est ainsi que chaque époque, chaque besoin, chaque outil, a modelé au cours des âges l’écriture humaine.

Le développement des machines (xylographie chinoise, « plombs » de Gutenberg, machine à écrire, ordinateur) a conduit à la création de l’écriture composée de lettres sans liaisons entre elles : les caractères d’imprimerie.

Les polices de caractère sont liées à l’essor de la micro-informatique, et concernant l’écrit non décoratif, ont repris le principe du caractère d’imprimerie, les lettres  étant séparées entre elles.

Cependant, il faut nuancer cette approche : dans certains pays et pas des moindres (comme les USA), les humains écrivent en script, donc en lettres séparées, et ne s’en portent pas plus mal.

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Steve Jobs écrivait en script, ce qui ne l'empêchait pas d’avoir une écriture belle et dynamique.

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De même, depuis bien longtemps, des polices cursives sont apparues permettant aux ordinateurs d’écrire « comme à la main ». Ou presque !

De loin, ça passe. Pour la lecture, ça passe.

Liaisons contextuelles

Mais dans le cadre de l’apprentissage de l’écriture aux jeunes enfants, ça ne passe plus du tout. Il y a des problèmes de liaisons entre les lettres, qui sont dus au fait que l’ordinateur les lie toujours au même endroit. Or, lorsqu’on écrit à la main, les lettres s’accrochent les unes aux autres de manière contextuelle. L’exemple classique est le e : il ne s’accroche pas de la même manière dans « les » que dans « ber ».

Certes, les progrès informatiques permettent une nouvelle génération de polices de caractères, qui prévoit les contextes de liaisons entre les lettres. Encore faut-il que lesdites lettres soient correctement tracées, ce qui est rarement le cas.

Je reviendrai sur le sujet en faisant une comparaison du détail du tracé de lettres « cursives informatiques ».

Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la pertinence (ou non) du tracé en cursive par une machine, dans le cadre de l’apprentissage de l’écriture.

J’ai toujours trouvé illogique de placer devant les élèves des textes écrits à l’ordinateur « singeant » l’écriture manuscrite, pour apprendre à écrire aux élèves. J’en ai déjà parlé ici (cliquez).

Faisons le point sur la question de la pertinence d’une écriture « cursive-informatique » avec Danièle Dumont

La sortie prochaine de la police de caractères de Danièle Dumont est l’occasion de faire le point sur ces interrogations. C’est une spécialiste de l’écriture manuscrite, ET elle sort une police cursive. Contradiction ? C’est ce que nous allons voir ensemble !

-Bonjour Danièle. Depuis toujours, je me suis refusé à utiliser une police de caractères cursive. Il y a deux raisons à cela. La première, c’est que je ne veux pas donner à mes élèves de mauvais exemples, les polices cursives ne correspondant que vaguement à une écriture manuscrite basée sur la logique du tracé.
Tu as raison : un mauvais exemple provoque une mauvaise réalisation. Comme en général l’enseignant attend que le travail de l’enfant soit bon, celui-ci est doublement pénalisé : d’une part son travail n’est pas bon puisqu’il reproduit un mauvais modèle, d’autre part il risque de se faire gronder pour avoir fait du mauvais travail.

-De plus, je n’ai jamais rencontré de police informatique qui respecte le tracé des lettres et leur liaison au sein des mots.
Moi non plus je n’en ai pas vu ; certaines s’approchaient de l’écriture cursive mais aucune ne l’atteignait. C’est pour cela que j’ai conçu la Cursive Dumont et que j’ai proposé à Vincent de travailler ensemble lorsqu’il m’a contactée pour me demander mon avis sur la sienne. L’arrivée d’une nouvelle police ayant les mêmes défauts que les autres avec simplement un look différent n’avait aucun intérêt à mes yeux bien qu’il faille saluer le travail de la réalisation d’une police de caractères.

-Je pense que nous sommes d’accord là-dessus, et que ta police Dumont Cursive va combler ce manque.
C’est l’objectif

-La deuxième raison qui me rend réticent à l’utilisation d’une police cursive informatique est plus profonde. Elle a trait à l’essence même de l’écriture. La cursive est intimement liée à la main. Elle est faite pour être écrite à la main, de la même manière que l’écriture typographique a été conçue pour les machines.
Raisonnons dans l’autre sens, partons du fait et non de son résultat sur le papier :
C’est écrire à la main qui fait que l’écriture peut se faire d’une manière rapide, d’une seule traite, et que son tracé court sur le papier, donc qu’elle peut être cursive.
De même c’est le fait d’utiliser une machine pour écrire qui a induit un art d’imprimer (ce qu’on veut écrire) donc une typographie. L’évolution jusqu’aux ordinateurs a ouvert la perspective d’obtenir une écriture cursive. Certains s’y sont essayés. Je pense y être arrivée, avec Vincent, mon collaborateur pour la circonstance.

-Et lorsqu’on désire enseigner l’écriture, je trouve fondamental de proposer aux élèves des textes écrits par l’enseignant lui-même.
Je prends souvent l’exemple suivant : imaginons que tu désires apprendre à quelqu’un à utiliser un tournevis. Tu lui donnes l’outil, une planche, une vis, et tu lui dis « fais comme moi ». Et à ce moment-là, tu prends une visseuse électrique, ziiim c’est vissé, et tu dis « à toi maintenant ». Avec le tournevis…
L’utilisation de polices cursives dans l’apprentissage de l’écriture à la main, ça me paraît être un peu la même chose.
Merci de me donner ton avis sur la question…
Tes prémisses et ton exemple ne coïncident pas : tu postules qu’il est fondamental que les textes proposés à l’enfant soient écrits par l’enseignant et tu conclus que l’enseignant doit écrire devant l’enfant.
Montrer un texte écrit (ce à quoi tu t’opposes en prémisses) et écrire (ce dont tu parles à travers ton exemple), ce n’est pas la même chose. Néanmoins, selon ce que nous apprennent les avancées de la science, si tant est que l’écriture a été écrite à la main, cela revient au même en réalité ; donc cela permet d’obtenir le même résultat.
Je m’explique : la science dit (je pense que j’ai lu cela sous la plume d’Alain Berthoz*) que voir sur un dessin le produit d’un mouvement fait à la main active chez un sujet les mêmes circuits neuronaux que s’il réalise ce mouvement lui-même.
Cette remarque n’est pas d’aujourd’hui et a donc conforté mon désir de réaliser une police d’écriture qui aurait les mêmes caractéristiques que l’écriture manuscrite (en regardant la vidéo on s’en rend compte dans les fautes de frappes rectifiées).
Avec cette police les enseignants gagneront du temps dans leurs préparations tout en offrant aux enfants une écriture qui corresponde à leurs attentes. Non seulement l’écriture ne comportera pas les anomalies récurrentes des polices habituelles mais encore elle devrait leur donner d'emblée la perception de ce qu’il faut faire pour écrire de même.
Si, à chaque nouvelle lettre de leur leçon d’écriture, ils expliquent à l’enfant la formation de cette lettre (pas en parlant de cannes de parapluie pour la fin du a bien sûr 😉 (voir ici) ils peuvent alors leur donner des modèles avec la cursive Dumont maternelle ou la Cursive Dumont élémentaire. Si la science dit vrai, voir ces lettres convoquera dans l’esprit de l’enfant le geste adapté pour les réaliser.

-Merci Danièle pour cet éclairage. J’espère que ta police inspirera les enseignants, mais aussi les éditeurs, qui utilisent souvent des lettres tarabiscotées dans leurs ouvrages à visée pédagogique. Plus que quelques jours avant la sortie de la « Cursive Dumont Maternelle », qui fonctionne avec Mac et PC et qui est à découvrir ici…

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Cliquez sur l’image pour accéder à la page du financement participatif de la police de caractères de Danièle Dumont.

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* Alain Berthoz, professeur au Collège de France, spécialiste du sens du mouvement, je vous laisse découvrir ici sa bibliographie. Je ne vous donne pas d’autres liens tant le choix est vaste et riche.

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