Francine Lussier est québecquoise, titulaire d’un doctorat en neuropsychologie, et a publié un livre passionnant intitulé « 100 idées pour mieux gérer les troubles de l’attention avec ou sans hyperactivité, et pour aider les enseignants, les parents et les enfants ». Elle a gentiment accepté de répondre à quelques questions, spécialement pour les lecteurs de Tilékol.

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…Un petit détail qui a son importance : Francine Lussier est elle-même porteuse du trouble de l’attention (TDA/H). Ce qui ne l’a absolument pas empêché de mener une carrière brillante et d’avoir une vie épanouie. Vous comprendrez donc l’intérêt de cette petite rencontre virtuelle !

C’est en cherchant de la documentation sur le TDA/H, pour partager avec vous mes découvertes sur le sujet (voir les deux précédents articles, ici et ), que je suis tombé en arrêt sur ce livre (cliquez), dont le titre, particulièrement explicite, m’a immédiatement accroché.

Aussitôt découvert, aussitôt acheté, aussitôt installé sur mon Kindle. Vive le livre électronique !

Je vous préviens tout de suite : si vous vous intéressez à la problématique absolument passionnante du TDA/H, vous allez être happés dès la première page. Parce que cet ouvrage n’est absolument pas rébarbatif et qu’il est littéralement truffé d’idées concrètes, de solutions pratiques.

A qui s’adresse-t-il ? Aux parents, aux enseignants et aux enfants. Donc, à toutes les personnes concernées.

Des solutions

Que propose-t-il ? Des solutions !

Bien entendu, ne vous attendez pas à voir apparaître dans vos mains une baguette magique qui va tout régler en prononçant quelques incantations. Attendez-vous à vous impliquer, à comprendre ce qu’est cette caractéristique mentale si particulière (et si répandue), à en explorer les symptômes, à vous engager, à communiquer, à agir, à tester, à faire éclore la créativité, à mettre en place un plan d’action et, j’en suis certain, à constater des améliorations.

En matière de psychologie, lorsqu’on comprend les mécanismes qui provoquent un comportement donné, on a fait une grande partie du chemin qui mène à la résolution du problème. On peut alors élaborer des stratégies et, dans le cas du TDA/H, espérer atteindre une certaine sérénité.

J’aurais du mal à vous résumer cet ouvrage, étant donné qu’il est composé de 100 chapitres qui sont autant de conseils précieux. Mais sachez qu’il couvre tous les domaines, et qu’il est, je le répète parce que c’est important, passionnant et concret.

J’ai voulu contacter son auteur (ou plutôt son auteure, comme on dit au Québec). J’ai découvert qu’elle dirige le centre d’évaluation neuropsychologique et d’orientation pédagogique (CENOP), qui est l’une des plus importantes cliniques privées de neuropsychologie infantile au Québec.

Vous trouverez une présentation de Mme Lussier ici, et vous pouvez également consulter le site web de sa clinique (cliquez)

Je l’ai contactée, et avec une grande amabilité elle a répondu à quelques questions.

Voici donc le contenu de cette rencontre virtuelle. Vive Internet.

Rencontre avec Francine Lussier

 

francine-lussierBonjour Madame Lussier. Un grand merci pour avoir accepté de répondre à quelques questions.

Entrons immédiatement dans le vif du sujet, avec une question posée par une lectrice de ce blog, Léa : « Comment, à la fois, intégrer les porteurs de TDA/H dans la vie normale de la classe, et leur donner suffisamment de marge de manoeuvre pour ne pas tuer leur enthousiasme dans l’œuf ? Si je le laisse respirer, il disjoncte, et si je le serre, il s’éteint. »
On parle ici forcément de l’enfant hyperactif. Il faut donc reconnaître son besoin intempestif de bouger, c’est ce qu’il l’amène à mieux se réguler. Il faut donc lui permettre de s’activer mais de manière à ne pas déranger le reste de la classe. On peut régulièrement l’envoyer faire une course au secrétariat, prendre un temps au toilette en dehors des périodes prévues à cet effet ou même lui permettre de bouger dans la classe mais de façon contrôler. A titre d’exemple, on place un élastique (Thera-band) aux pattes de sa chaise, élastique qu’il pourra étirer avec ses pieds pour lui permettre de bouger constamment sans déranger.

Pensées inopinées

-Nous sommes passés du THADA (trouble de l’hyperactivité avec déficit d’attention) au TDA/H (trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité). Le nœud du problème est-il donc semble-t-il dans le déficit d’attention. Mais ce déficit n’est-il pas simplement provoqué par des pensées envahissantes ?
En quelques sortes oui. Mais je les appellerais plutôt pensées inopinées plutôt qu’envahissantes car ces dernières font davantage appel à un contenu anxiogène. Vous pouvez très bien être particulièrement intéressé à ce que l’autre dit (en l’occurrence, le professeur) mais le contenu de son discours vous amène non pas à un sujet de préoccupation mais à une idée fortuite (voire même une idée de génie) qui se juxtapose à ce que le professeur était en train de vous dire et vous entraîne ailleurs (dans votre tête) que là ou vous devriez être, c’est-à-dire dans le discours de votre interlocuteur.

-Ce qui est perturbant, avec le TDA/H, c’est la quantité d’explications possibles. Que pensez-vous de l’approche nutritionnelle ? (Pas assez de magnesium, trop de phosphates, sensibilité au gluten, aux additifs alimentaires, etc…)
Nous n’avons pas de certitudes scientifiques à cet effet. Mais moi, je ne dis jamais non aux parents qui m’en parlent parce que je considère que l’effet placébo a une grande importance dans la dynamique de toute « maladie ». Ainsi, si le parent est convaincu que son enfant bénéficie des Omega 3, il sera lui-même moins dérangé, moins anxieux vis-à-vis des symptômes de son enfant, ce qui aura pour effet de mettre moins de pression sur celui-ci ; en revanche, cette attitude plus positive à son égard risque de diminuer temporairement ses symptômes. Ça ne marche jamais longtemps mais pour le temps que ça fonctionne c’est plus facile pour tout le monde.

-Est-ce que la vie d’aujourd’hui, trépidante, envahie de sollicitations courtes, rythmée par l’urgence, où les enfants sont happés par des jeux vidéo addictifs, peut provoquer ce type de trouble ?
Bien que « la vie d’aujourd’hui soit plus trépidante, envahie de sollicitations courtes, rythmée par l’urgence, où les enfants sont happés par des jeux vidéo addictifs », elle l’est pour tous les enfants et tous n’y réagissent pas comme les hyperactifs. Il faut donc que ces enfants aient quelque chose de plus dans leur constitution pour y réagir plus fortement.

La première chose à faire…

-Quelle est la première chose à faire au sein de sa classe, lorsqu’on est un enseignant qui a un élève constamment « dans la lune » ?
Si, malgré un rappel discret de l’enseignant par un signe de la tête ou une tape sur l’épaule, l’enfant ne parvient pas à rester dans le flot de l’activité en cours et qu’il met en danger sa réussite scolaire, il faut sans doute songer à une évaluation pour vérifier la présence ou non d’un déficit d’attention ou la présence d’un autre facteur pour expliquer son échec. Sinon, tant que la vie scolaire n’est pas en danger, l’enfant n’a pas nécessairement besoin de toutes les 25 heures d’enseignement qui lui sont donnés pour réussir. Il est aussi possible qu’un enseignement parallèle individuel (en orthopédagogie par exemple) suffise à lui permettre de « rattraper » le temps « perdu » à être dans la lune en classe si on refuse toute médication qui serait probablement plus efficace s’il s’agit d’un véritable TDA. C’est donc dans certains cas un choix des parents.

-Quelle est la première chose à faire au sein de sa classe, lorsqu’on est un enseignant qui a un élève constamment agité, perturbant, qui n’en fait qu’à sa tête et qui est parfois agressif ?
Si après lui avoir permis de s’activer de manière à ne pas déranger le reste de la classe (voir la première question), si après avoir fait une consultation en psychologie ou en neuropsychologie, si après avoir mis en marche une médication ou une intervention adéquate mais qui n’amène chez lui aucun changement, il faut, pour le bien de la classe mais surtout pour le bien de l’enfant lui-même, le placer dans un plus petit groupe (il est possible que la sur stimulation d’un grand groupe exacerbe ses symptômes).

-Le TDA/H est un état pouvant avoir des origines multiples. Quels sont les points de rencontre entre l’enfant qui a un TDA/H et l’enfant intellectuellement précoce ?
L’enfant TDA/H, comme l’enfant précoce, veut rapidement changer d’activité. Le premier parce qu’il ne peut maintenir longtemps son attention et son intérêt sur quelque chose, le second parce que l’activité est facilement comprise et maîtrisée et qu’il souhaite passer à quelque chose de nouveau qui stimulera sa curiosité.

-Les « feuilles de route » aident grandement les adultes ayant un TDA/H. Peut-on appliquer cette technique avec des enfants de 3 à 6 ans ?
Certainement, mais il faut savoir que ce genre de technique, comme pour toute activité, doit fréquemment être renouvelée si on ne veut pas qu’elle s’étiole et tombe à plat. En cela, ça demande beaucoup de créativité de la part de l’intervenant (parent ou enseignant) pour innover afin que ça fonctionne longtemps.

Médicaments

-Lorsqu’on commence à parler de médicaments à donner à des enfants ayant un TDA/H, une inquiétude apparaît souvent. Que penser par exemple de la prise de Ritaline ?
Il faut savoir que les risques de priver de médication un enfant véritablement atteint de TDA/H qui en bénéficierait sont plus graves à long terme que ceux de lui en donner. En effet, le fait de ne pas prendre de médication peut entrainer chez l’enfant une perte d’estime de soi essentiel à son développement parce qu’il est rejeté de ses pairs, parce qu’il est en échec scolaire, parce qu’il lui est impossible de répondre aux attentes de ses parents et de ses professeurs malgré sa bonne volonté à le faire, son grand désir de leur plaire. À l’adolescence, il risque de se tourner vers une automédication (des drogues plus pernicieuses) pour faire taire ses symptômes et lui permettre de vivre plus relaxe.

-Un enfant à TDA/H sera-t-il forcément un adulte TDA/H ?
Probablement que oui, dans une certaine mesure, mais ses symptômes seront considérablement moins handicapants. Il se sera trouvé des « trucs » pour y contrevenir ; ses fonctions exécutives (gestions de ses comportements et de ses mécanismes de pensée) et métacognitives (compréhension de ses propres mécanismes de pensée) se seront considérablement développées (parce que le TDAH est entre autres un retard neurodéveloppemental du siège de ses fonctions) pour lui permettre de mieux prendre en charge son TDA/H.

-Le TDA/H est-il forcément négatif ?
Si on faisait un inventaire de toutes ces personnes qui sont des entrepreneurs, des innovateurs, des créateurs, on serait sans doute surpris de voir le nombre d’individus parmi ceux-ci qui, en fait, était dans leur enfance des enfants hyperactifs qu’on a peut-être ignoré parce que l’ordre social plus rigide et les règles sociales plus strictes contenaient davantage leur propension à la désorganisation. En écrivant cela, je ne crois pas que revenir à ce niveau de rigidité tel qu’il était jadis soit la solution à la présence des symptômes TDA/H car ce mode sclérosé a aussi entraîné son lot de problèmes en produisant des personnes trop inhibées.

Merci pour ces paroles d’espoir !


Voici le lien vers le livre de Francine Lussier sur Amazon : 100 idées pour mieux gérer les troubles de l’attention.

Mais pensez aussi à votre libraire de quartier, qui se fera un plaisir de vous le commander. La vie serait trop triste s’il disparaissait !

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